Powered by Morgan&Men SEO Consulting - Widget

Hanky Panky, petit dose polissonne

Nous savons tous quel est le motif réel des célébrations de la Saint-Valentin. Non, il ne s’agit pas de faire tourner la machine marchande, de remplir restaurants et hôtels, de vendre des cartes postales, des roses, du chocolat, des contraceptifs. Non, il s’agit surtout de trouver une excuse pour revenir, ne serait-ce qu’un soir, une fois dépensé l’argent qui saura créer le théâtre, le décor tout indiqué, à ce stade initial de passion absolue où galipettes et polissonneries n’étaient pas juste au menu des rares samedis où la chance vous entrouvre parfois les portes des palais de la luxure. C’est ça, et seulement ça, que ces messieurs dames recherchent un soir. Que d’autres se remplissent les fouilles en même temps n’est qu’un dommage collatéral – ou une preuve supplémentaire que la température conjugale est tellement retombée qu’il faut compter sur des tiers pour créer l’ambiance nécessaire… Les couples qui ne participent pas aux festivités ne sont pas mieux lotis. Leur choix n’est pas une critique à la culture consumériste qui s’impose même à nos vies sentimentales, non, il s’agit juste d’une manière inconsciente de proclamer que tout va bien dans l’intimité, qu’eux n’ont pas besoin de cet adjuvant animique pour s’y mettre. Ils mentent. Leur vie est aussi routinière que celle des autres. Que ceux qui viennent de rencontrer leur compagne ou leur compagnon ne rigolent pas : d’ici à six mois, ils seront confrontés à la même réalité. Quant aux célibataires, nous savons tous ce dont ils rêvent au fond de leurs petits lits…

Foin donc de cocktails romantiques pour célébrer un saint mort, faut-il le rappeler, décapité plutôt que le cœur transpercé d’une flèche. Allons directement au véritable but de tout ceci : le Hanky Panky, expression anglaise signifiant, entre autres choses, galipettes… Le Hanky Panky a été inventé au Savoy Hotel de Londres au début du vingtième siècle. Le Savoy est bien connu des amateurs de cocktail, notamment parce c’est de là que vient un de plus célèbres livres de recette du monde, écrit par Harry Craddock, alors barman au Savoy, et publié en 1930. Mais le Hanky Panky est une invention de son prédécesseur, Ada Coleman. À une époque où il est devenu habituel de trouver des femmes derrière les meilleurs bars du monde, il est facile d’oublier à quel point la mixologie était un monde d’homme il y a encore très peu. À la tête d’un des plus prestigieux bars du monde dès 1903, Ada Coleman était une pionnière. Elle proposa un jour un cocktail sans nom à Sir Charles Hawtrey, le mentor de Noel Coward. Celui-ci s’exclama « By jove ! That is the real hanky-panky ». Et voilà, un classique était né…

Hormis le nom et la date, ce qui m’a poussé à faire ce cocktail est un de ses ingrédients, le Fernet Branca. Cette potion du lendemain est un Graal des mixologistes. Pas qu’il soit difficile à trouver, bien au contraire. Simplement, c’est tellement mauvais qu’il faut être un vrai dur pour l’avaler. On dit que si votre intestin vous joue des tours ou que si votre gueule est faite de bois, un coup et ça repart : c’est tellement dégueulasse que tous vous autres soucis s’évanouissent dans la nature. J’ai acheté une bouteille en août dernier à mon retour de Berlin où j’avais bu un Old-fashioned avec du Fernet au lieu des bitters – de fait, il s’agit d’un amer potable alors que l’Angostura, par exemple, est un amer non potable. Une fois à la maison, je me suis versé un petit verre qui a terminé dans l’évier. Depuis, la bouteille dort. Mais je n’ai pas perdu espoir. Et si je ne suis pas encore prêt à me lancer dans le Toronto Cocktail, lorsque la marque de gin Sipsmith a proposé le Hanky Panky comme cocktail du mois, je n’ai pas hésité.

* 4 cl de gin * 4cl de vermouth doux * 2 traits de Fernet Branca

Remuer ou agiter sur glace, verser dans un verre à cocktail et garnir de zeste d’orange. Une cerise au marasquin marche bien aussi.

C’est un mélange qui n’a pas l’air très excitant. Vermouth doux et gin à parts égales, Fernet Branca en guise de bitter… On ne pourrait pas faire plus sophistiqué ? Mais en fait, c’est excellent et très subtil. La première gorgée n’impressionne pas : effectivement, c’est un mix normal de ses deux ingrédients majoritaires avec une touche amère curieuse apportée par le Fernet. Mais au fur et à mesure, on a comme l’impression que le Fernet s’empare discrètement du cocktail, enrobe le vermouth et le gin, les unit dans un mariage heureux auquel il donne une dernière touche assez sensationnelle. Selon Ted Haigh, l’expression « hanky-panky » avait un sens différent à l’époque victorienne : magie noire, prestidigitation. Et c’est sans doute ça que Sir Charles Hawtrey décrivait par ces mots : la véritable magie derrière l’action progressive du Fernet Branca. Le Hanky-Panky, ce n’est pas du hocus-pocus.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

*

François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.