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Charlie Chaplin - Kazuo Uyeda

La dernière colonne Banyan de l’Economist, de la plume de Dominic Ziegler, faisait remarquer qu’à de rares exceptions, la population comme les dirigeants des voisins du Japon avaient affiché solidarité et sympathie face à la catastrophe qui afflige leur grand ennemi – historique, politique, économique, faites votre choix. Cela n’avait pas toujours été le cas après Kobe. Il n’empêche qu’entre les cons qui faisaient trender Pearl Harbour ou Katrina le jour du tsunami et le traitement raciste ou étrange (« chouette, la reconstruction relancera l’économie ! ») de certains journalistes, on n’est pas à l’abri de la connerie (très intéressante lecture : le wall of shame de la presse internationale). De mon home bar madrilène, je ne compte pas pérorer là-dessus mais je dois dire que j’ai été interpellé par certains commentaires dont le très classique – dès qu’un événement meurtrier survient dans un pays riche – « mais pourquoi y avait pas tant de solidarité pour les Chinois ou les Afghans ou les… ». On pourrait  juste dire que ce n’est pas vrai (Haïti, par exemple, a reçu énormément de dons) ou que quelque chose sent très, très mauvais quand on vous reproche de vous sentir concerné par le sort de dizaine de milliers de personnes ayant tout perdu « parce que les « riches » devraient pouvoir se débrouiller seuls » -- sous-entendu clair mais jamais articulé... Mais la vérité, c’est que ses remarques peuvent effectivement nous faire sentir coupable. Les affinités sont électives, les solidarités sélectives. Est-il honteux d’être plus affecté par le cancer d’un membre de votre famille que par celui de quelqu’un que vous ne connaissez pas ou peu ? Si pour vous le Japon, ce sont les films d’Aoyama ou de Kurosawa, les romans de Mishima ou de Murakami, les chansons de Cornelius ou de Kan Mikami, cette familiarité culturelle ne va-t-elle pas immanquablement avoir un impact sur votre perception de la catastrophe ?  Les indignations et les larmes  sélectives sont-elles vraiment scandaleuses ?

Ce questionnement n’est pas très important et contrairement à des problèmes bien plus concrets, il peut surement se résoudre autour d’un verre. Le Japon a une culture du cocktail fort développée et – comme en tout – une culture très particulière. Internationalement, l’un des représentants les plus connus du Japanese Bartending s’appelle Kazuo Uyeda. En visite à Paris la semaine dernière, j’ai entendu au magasin LMDW à Odéon que la famille Uyeda était saine et sauve mais que le tremblement de terre avait fait des dégâts dans son bar de Ginza. Je n’ai pas trouvé de confirmation, mais une autre personne m’en a parlé il y a quelques jours. Vous l’aurez compris : la longue introduction de cette note illustre un mien malaise : est-il normal de se dire « pauvre Uyeda aux bouteilles cassées » alors que des choses bien, bien plus horribles sont arrivées depuis la secousse ? Je ne sais toujours pas si cette note est une bonne idée. Il y a un sentiment de culpabilité dans l’air, alors que j’ai évidemment été bien plus affecté par d’autres nouvelles et d’autres images.

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Bref : à 66 ans, Uyeda est LA référence absolue. Il a inventé le hardshake, technique assez spectaculaire – on n’est pas loin de la « cérémonie du shaking » – sensée « aéré » le cocktail et faire ressortir les saveurs. Sa passion pour le curaçao bleu est plus difficile à comprendre mais vous trouverez sans doute de très bonnes explications dans Cocktail Techniques, livre qu’il a publié en 2000 et qui a été traduit en anglais l’an dernier. De cet ouvrage, j’ai récemment essayé le Charlie Chaplin (ce n’est pas une création d’Uyeda), notamment parce que j’avais un excellent Sloe Gin (gin à la prunelle) sous la main.

* 1 part de Sloe Gin * 1 part de Crème d’abricot * 1 part de jus de citron

Comme l’explique Uyeda, la recette ci-dessous n’est pas parfaite : il faudrait écrire « 1 part + 1 trait de Sloe » car il utilise toujours un poil plus de sloe. Au shaker, servir sur glaçons dans un verre old-fashioned.

Il s’agit d’un cocktail très fruité sans être trop sucré – grâce au jus de citron, qui contrebalance les deux alcools. Je préfère les choses plus sèches, mais un beau jour de printemps ou d’été… Peut-être qu’une petite goutte de bitters (type Boston Bittahs de Bittermen ?) ne ferait pas de mal au Charlie Chaplin. Mais l’époque est déjà bien assez amère comme ça.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.