Powered by Morgan&Men SEO Consulting - Widget

Remember the maine

En 1895, une bonne soixantaine d’années avant Castro, des guérilleros lancent la campagne qui allait aboutir à l’indépendance cubaine. L’Espagne, puissance coloniale, ne veut bien évidemment pas perdre un territoire qu’elle contrôle depuis près de quatre siècles et envoie le général Weyler mater la rébellion. Ses méthodes, efficaces, sont, il faudrait sans doute dire, avant-gardistes : regrouper les habitants de certains coins particulièrement conflictuels dans des camps. Aux Etats-Unis, les actions de Weyler, relayées par la presse, scandalisent. Le président McKinley entame des négociations indirectes avec le premier ministre espagnol en vue de trouver une solution à un problème qui commence à avoir des conséquences économiques non négligeables. Début 1897, Cuba n’obtient pas son indépendance mais bien son autonomie. Comme souvent au cours de l’histoire espagnole, certains éléments de l’armée ne trouvent pas cette solution à leur goût. Quelques jours après la formation du premier gouvernement autonome cubain, des militaires proches de Weyler provoquent des troubles. Les Etats-Unis envoient le USS Maine afin de protéger et, si besoin est, d’évacuer ses ressortissants. Le 15 février, une énorme explosion retentit dans le port de La Havane. Le Maine coule. Cet événement s’avère décisif : convaincu (par la presse, disent certains, bien qu’il s’agisse très certainement d’une exagération) qu’il y a une main espagnole derrière cette catastrophe (on ne saura sans doute jamais la vérité) ayant coûté la vie à 261 marins, le gouvernement des Etats-Unis décide d’entrer en guerre. Les partisans de cette intervention utilisent un cri de ralliement : « Remember the Maine ». C’en est fini de ce qu’il reste de l’empire espagnol…

En 1933, Fulgencio Batista et d’autres sergents renversent le gouvernement de Gerardo Machado déjà affaibli par une grève générale. Les révolutionnaires s’opposent violemment aux nationaux (fidèles à Machado) retranchés dans l’Hotel Nacional de Cuba. Charles H. Baker Jr., globe-trotter, expert imbiber et saint-patron de ce blog (espère-t-on) est précisément à La Havane où il boit ce qui allait devenir un classique, le Remember the Maine, « un vague souvenir d’une nuit à La Havane à l’époque des désagréables événements de 1933, alors que chaque gorgée était ponctuée par les explosions des bombes sur le Prado ou le son des obus tirés sur l’Hotel Nacional, refuge de certains officiers antirévolutionnaires ».

Libre à vous d’interpréter le choix du nom, voici en tout cas la recette :

« Traitez ce cocktail avec le respect qui lui est dû, messieurs. Prenez un grand verre à mélange et balancez-y trois gros glaçons. Sur cette fondation, versez dans l’ordre 6 cl de whisky de seigle, 3 cl de vermouth italien, une ou deux cuillère à café de brandy de cerise, une demi cuillère à café d’absinthe ou de Pernod Veritas. Remuez rapidement dans le sens des aiguilles d’une montre – pour l’aider à prendre la mer, sans doute –, versez dans une grande coupe à champagne, garnissez d’un twist de citron vert ou de citron ».

Il y a un grand nombre de délicieuses variations du Manhattan, et le Remember the Maine est une des meilleures. La cerise et l’absinthe font des merveilles, le citron apporte une certaine fraîcheur. Tous les ingrédients se font remarquer. Ajoutez un trait ou l’autre d’Angostura et c’est encore meilleur. Classe, vraiment classe.

De toutes les recettes de Baker il s’agit d’une des seules dont le contexte est politique. Il n’y en a qu’une autre qui me vient maintenant à l’esprit, un cocktail qui l’aida à se remettre des horreurs dont il avait été témoin dans les rues du Jérusalem des années ’30. Mais ce sera pour une autre fois…

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

*

François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.