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Bar Convent Berlin 2011: Rum Trader

Pour conclure cette petite suite berlinoise (premier mouvement et second mouvement dans les archives), je ne peux éviter de causer un peu du bar emblématique de Berlin. Il y a tout ceux que j’ai déjà évoqués, il y a aussi le Lebensstern et, surtout, le Beckett’s Kopf (mon adresse préférée en germanialand), mais rien ne serait tout à fait pareil sans un bar légendaire, le Rum Trader.

Il y a un peu plus d’un an, j’avais déjà visité le Rum Trader. A notre arrivée, 45 minutes après l’heure officielle d’ouverture, le bar était toujours fermé – retard, on le notera, tout sauf germaniquement correct. Patients et surtout très désireux d’enter, nous avons donc sagement attendu sur un banc pendant une dizaine de minutes qu’arrive une vieille voiture (elle ressemblait à une DS, mais je ne suis pas un expert) dont nous avons vu sortir un homme très grand et habillé très début fifties et un autre homme nettement plus petit en saharienne et casque colonial. Et nous n’avions encore rien bu ! Nous leurs emboîtâmes le pas et, en entrant, rentrâmes presque dans le monsieur très grand qui me demanda dans un teuton des plus élégants ce que je pouvais bien foutre là (reconstruction a posteriori et totalement improvisée de la teneur de ses propos). Surpris, je balbutiai en anglais que sorry, but I don’t speak German (Sir, ajoutai-je sans doute). Après m’avoir rappelé qu’in Rome, one must do as Romans do, le type me demanda d’où diable pouvais-je bien sortir. De Belgique, bredouillai-je, trop sobre pour mentir. Son regard se fit vicieux et il m’acheva d’un you should speak German then, we have invaded you twice in the last century if memory serves. Ma réponse (That’s problaly why I don’t, actually) s’enfoncera sans doute dans les catacombes de l’histoire mais nous obtînmes tout de même la seule table du bar – les autres clients se regroupant soit sur les tabourets autour du zinc ou debout.

C’est que le Rum Trader est un tout petit bar. Vraiment tout petit. Tabourets (et une banquette) autour du bar pour dix personnes, table pour 5 ou 6 autres, trois mètres carrés en plus pour ceux qui voudraient rester debout. La salle ne fait que 18 mètres carrés, mais tout le monde semble y passer et tout le monde semble savoir que le patron (mon interlocuteur du paragraphe précédent) est Herr Scholl. Herr Scholl n’est pas le fondateur. En fait, le Rum Trader a été fondé à Berlin Ouest en 1976 – c’est le plus vieux bar à cocktail de Berlin – par Hans Schröder. Schröder avait commencé sa carrière dans les cuisines de l’Adlon, palace situé à un jet de pierre de la porte de Brandebourg, en 1943. La fin de la guerre – et les soldats russes saouls qui mirent le feu à l’hôtel après avoir vidé la cave – mirent le jeune Schröder sur le chemin de l’exil. Meurice à Paris d’abord, Madrid ensuite puis finalement le Trader Vic de San Francisco, où il servit, dit-on, un Martini tellement bon à Ian Fleming qu’il en parla dans un de ses livres (on se dit que l’histoire n’est pas 100% exacte, un Martini chez Trader Vic nous semblant étrange). Quelques années après son retour berlinois, il ouvrit donc le Rum Trader. En 2001, après de très bons et loyaux services à la confrérie du shaker, il se retira et le bar fut reprit par Herr Scholl qui semble, peut-être à l’exception de la photo de Herr Schröder qui trône derrière le bar, ne rien avoir changé.

 
 

Même si on n’est pas vraiment dans un bar tiki, on est, sans aucun doute, dans un temple du rhum et du cocktail tropical – qui laisse toutefois une place assez importante au gin, alcool préféré de la reine mère anglaise ergo de Herr Scholl, grand royaliste britannique, nous souffle-t-on. A part à l’extérieur, il n’y a pas vraiment de carte au Rum Trader. Herr Scholl se contente de vous demander, si vous ne savez pas ce que vous voulez, si vous préférez le rhum ou le gin et puis si vous préférez ça dry ou sweet. Il prépare ensuite un petit cocktail, vous le présente et vous ordonne de l’essayer. Une fois qu’il est certain que vous avez suffisamment bu pour comprendre de quoi il en retourne, il vous demande si ça vous plaît. Si c’est trop fort, un retour au shaker, un peu plus de jus, et voilà. Si c’est trop doux, une bonne lampée de gin ou de rhum directement dans votre et verre et ça ira mieux, nicht wahr ? Bien sûr, ça, c’était il y a un an. A l’occasion du BCB, le Rum Trader s’est offert une petite carte, courte mais efficace, au centre de laquelle trône une trilogie infernale en trois étapes ou en trois marches : du moins fort au plus fort. Première étape ? Un Mai Tai. Seconde étape ? Un Navy Grog, je crois. Troisième étape ? Je ne me souviens plus (au moment de commander ce troisième cocktail, le jeune assistant d’Herr Scholl m’a adressé un sourire en coin mi-ironique, mi-sadique et m’a dit are you sure ?I’ve already completed the first two steps of the program, lui répondis-je. Oh, in that case…)

Il faut tout de même dire quelque chose à propos du Rum Trader. Nous vivons une époque (vraiment) formidable où ressurgit l’art du cocktail tel qu’il n’a plus été pratiqué depuis de longues décennies. Jus frais, alcools de qualité, techniques idoines. On pourrait donc être blasé et plonger ses lèvres dans un Mai Tai de Herr Scholl et s’exclamer « Coruba ? Plus d’un jus de fruit ? Et en plus, le jus vient d’une bouteille ? » Et, de fait, à la première gorgée, on a envie de le faire… Mais on se dit ensuite qu’en fait, c’est pas si mal. Et plus on boit, mieux on se sent. Enfin, le Rum Trader, c’est comme faire un gigantesque bon 40, non 50, non 60 ans en arrière. Dans cette petite salle avec vue sur rien, sur absolument rien si ce n’est l’impressionnante collection de rhums, avec cette musique dansante des années ’30, ces cocktails un peu vieillots mais parfaits et cette équipe de barmen de trois âges impeccablement habillés, sirotant des flûtes de champagne entre chaque cocktail shaker tout en fumant (oui, fumant), j’ai, pour la première fois de ma vie (et à trois reprise au total), compris ce que les gens disaient quand ils prétendaient avoir été transportés à une autre époque, dans un autre monde. Passer deux heures au Rum Trader, c’est se perdre dans un ailleurs qu’on voudrait sien toute sa vie. Et manifestement, c’est exactement ce que recherche un nombre considérable de grands noms du cocktail contemporain. En deux visites il y a deux semaines, j’y ai croisé un barman français, un barcelonais, un cubain de Madrid, trois suisses, le patron de Sipsmith et Anistatia Miller et Jared Brown. Tous à siroter ces Mai Tai, ces Daïquiri imparfaits mais tellement parfaits. Si le cocktail tiki, c’est pénétrer dans un monde qui vous fait oublier votre patron, les graphes d’offre et de demande et tous les ennuis d’un monde bureaucratique, alors le Rum Trader en est le plus bel étendard. On a expliqué récemment le succès de James Bond dans les années ’60 par un besoin du citoyen anglais d’être réassuré sur la place et l’importance de son pays dans le monde. Le Rum Trader, c’est encore plus fort que ça : c’est un endroit qui vous convainc que rien d’autre n’existe, que le monde extérieur est une chimère, qu’il n’y a rien d’autre que ces 18 mètres carrés, que vous n’avez pas de maison car vous êtes ici chez vous. Tous les bars à cocktail du monde voudraient faire cet effet. Seul le Rum Trader y parvient.

Rum Trader, Fasanenstrasse 40, 10719 Berlin. Evidemment, le Rum Trader n'a pas de site web.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.