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Boire à Paris: Prescription Cocktail Club

A Londres (à Madrid et à Berlin aussi, mais particulièrement à Londres), entre qui veut dans un bar à cocktail. En juillet dernier, on a donc pu voir au Nightjar un goth torse nu (enfin, pas tout à fait : il portait des bretelles) attablé devant un Nightjar Ti Punch. Bien sûr, certains endroits sont plus restrictifs : il y a les clubs privés ou les grands palaces (au Ritz, pas de jeans ; au Savoy, pas de trainers). Entre donc (généralement) qui veut et, surtout, une réservation, c’est sacré. Débarque il y a quelques mois en plein Soho l’Experimental Cocktail Club Chinatown de Romée De Goriainoff, Olivier Bon, Pierre-Charles Cros et Xavier Padovani. Très vite, tout le monde est séduit : excellents cocktails, barmen à l’écoute, équipe en salle accueillante. Mais très rapidement, un hic : il faut parvenir à franchir la porte. Et là, même avec une réservation, c’est pas gagné, comme de nombreuses personnes peuvent en attester. D’un regard, le cerbère sait, booking préalable ou pas, s’il va vous laisser entrer. Of course, la direction se réserve le droit, etc. Mais à Londres, il y a des choses qui passent moins et certains se demandent donc si les cocktails valent vraiment l’humiliation. Trois des quatre propriétaires de l’ECC Chinatown possèdent aussi trois bars parisiens : l’Expérimental, le Curio Parlor et le Prescription. N’étant pas du genre à aimer devoir passer sous les fourches caudines pour un cocktail mais tenant tout de même à essayer autre choses que les classiques (Le Forum, le Harry’s…), j’ai dû prendre le temps d’examiner la question. L’Expérimental était trop loin, beaucoup d’avis sur le Curio Parlor mentionnaient un videur « à séduire » pour entrer, le Prescription devenait la meilleure option, même si un commentaire (positif visiblement) trouvé quelque part disait « bobo barbu s’abstenir » (je ne suis pas un bobo barbu, mon pote par contre…).

N’aimant pas trop perdre mon temps à scruter les entrailles du web parce que je dois choisir le bar que je vais visiter sur une autre base que la simple qualité des cocktails, ce n’est pas très enthousiaste que je me présente au Prescription encore vide (ça vient d’ouvrir). Mais assez vite, mon côté geek reprend le dessus. Le bar, sombre, est élégant ; les barmen accueillants ; les bouteilles sont assez peu nombreuses et bien choisies ; la carte, relativement courte, intéressante. Mais avant d’en venir à l’essentiel, passons au trivial qui fait le sel de la plupart des commentaires en ligne frenchies (qui passent souvent plus de temps à parler de la clientèle que de leur putain de boisson) et causons des paroissiens, de plus en plus nombreux au fil de la soirée – d’ailleurs, mieux vaut arriver tôt si vous voulez avoir vue sur le bar… Et en fait, la population est beaucoup plus variée qu’annoncée ici ou là : étudiants au look d’étudiants, touristes américains au look américain et types avec ces chemises atroces (je ne les décrirai pas pour ne blesser personne) qui crient j’ai-plein-de-thune-mais-j’ai-oublié-de-m’acheter-du-bon-goût… La fameuse élégance parisienne est présente mais à moindre dose que prévu. Cette plaisante diversité se reflète partout : derrière le bar, on peut aussi bien trouver un poilu en trois pièce de tweed ou un tatoué imberbe qui montre son torse musclé (la chef barman n'était pas présente lors de mes visites) ; en salle toutes les serveuses sont jolies mais ça va du franc sourire à la moue faut-bien-passer-par-là-pour-payer-le-cours-florent ; la musique saute de la pop branchée au hiphop, du jazz à l’électro (avouons que ça fait du bien de passer une soirée dans un bar à cocktail sans entendre My favourite things).

Les cocktails – on est quand même là pour ça – valent globalement le déplacement. Les classiques sont en général très bien exécutés. Un Dry Martini impeccable, un excellent Zombie (et c’est très rare !), un Old fashioned ou un Sazerac plus que corrects. Seul le Pegu Club déçoit vraiment : on veut un équilibre entre douceur et acidité propulsé à un autre niveau par les bitters et, ici, tout est un peu plat (précisons tout de même que le Pegu donne du fil à retordre à beaucoup de gens – même celui du Becketts Kopf, bar où tout est parfait, est fort banal). En ce qui concerne les créations du Prescription, elles nous réservent de très belles surprises. Certes, les long-drinks dissimulent plus les alcools qu’ils les mettent en valeur, mais c’est toujours des boissons assez subtiles. Certes, certains cocktails sont peut-être trop complexes (je n’aurais jamais imaginé écrire ça, tiens…). Le Caracas Sazerac est fort bon, mais rhum + cognac + Laphroaig + absinthe + Peychaud’s + bitters d’orange, il y a un moment où le palais ne suit plus… Mais ce que je retiens d’abord et avant tout, c’est que le Prescription m’aura donné deux des plus beaux moments cocktails de l’année. Le Japanese Purgatory (Yamazaki 12, Chartreuse verte, Bénédictine, glaçons rincés au Laphroaig) et La novia del Maguey (à part le mezcal, je ne me souviens pas des ingrédients – Bénédictine je crois, mais encore ?) sont des cocktails d’une ligne très classique avec un twist moderne, complexes mais d’une très grande finesse. Absolument mémorable.

Au Prescription, il manque peut-être un peu de la décontraction et du sens de l’accueil anglais (le « vous voulez 5 verres d’eau ?!? » de la serveuse à une table de 5 personnes, le manque de subtilité dans la relation au pourboire d’un des barmen). Cela mis à part, les cocktails sont à la hauteur des meilleures adresses européennes et il ne fait aucun doute qu’on y retournera vite.

Le succès du groupe derrière le Prescription – ils vont d’ailleurs bientôt ouvrir un nouveau bar, à New York cette fois-ci – souligne en tout cas une tendance qui fait plaisir à voir. Pendant longtemps, à trois adresses près, Paris et la France ne trouvaient pas de place sur la carte mondiale des cocktails alors que des barmen français travaillaient partout dans le monde et souvent dans des bars de référence. Il y a depuis quelques temps un véritable renouveau dans la ville où, après tout, Frank Meier et Harry McElhone connurent leurs plus belles heures, et dans un pays qui continue à énormément donner au monde des spiritueux. Entre le Cocktails Spirits, LMDW Odéon, les ouvertures triomphantes (Candelaria par exemple) à Paris ; la nouvelle génération (Merlet, Ferrand, G’Vine) à Cognac et le travail d’évangélisation d’un Marc Bonneton à Lyon (vainqueur du Bacardi Legacy 2011) ou d’un Guillaume Ferroni à Marseille (pour ne pas mentionner une fois de plus le Montpelliérain), pas de doute : le second âge d’or du cocktail passe lui aussi par la France.

Prescription Cocktail Club, 23, rue Mazarine, 75006 Paris. http://www.prescriptioncocktailclub.com/

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.