Powered by Morgan&Men SEO Consulting - Widget

Que d'histoires!

On ne va pas se lancer dans des grandes définitions, d’autant plus que l’idée commune qui nous vient en tête lorsqu’on entend le mot historien nous suffira pour aujourd’hui. Je préciserai juste deux choses : un historien n’est rien sans source et il doit toujours poser un regard critique sur celles-ci car elles feront (ou déferont) la crédibilité de son travail ; une fois des sources fiables obtenues, il lui faut aussi savoir les faire parler sans leur faire dire ce qu’elles ne disent pas et en résistant à la tentation d’affirmer qu’on a la le fin mot de… l’histoire.

Et donc l’histoire du cocktail ?

Petit détour. Dans mon tout premier post, je justifiais l’adresse du blog en disant que Bariana était le titre du premier livre de cocktails publié en français. Faux : c’était le second. Une simple recherche internet de deux minutes me l’aurait appris. En février, proposant un article sur le Presidente, je parlais d’une recette « originale » comprenant grenadine et curaçao créée en l’honneur du président Menocal. Peut-être faux : il y a dans un livre cubain de 1927 un Presidente Machado qui comprend en effet ces deux ingrédients mais le Presidente tout court (celui de Menocal) ne fait appel au curaçao. J’avais trop fait confiance à un article. Donc, si je voulais me prétendre historien, on pourrait me reprocher ces « approximations ». Mais je suis juste un amateur qui occupe son temps libre. Malheureusement, un certain nombre de « cocktail historians » ne font pas beaucoup mieux.

Naturellement, on n’enseigne pas l’histoire des cocktails à l’université. On ne forme pas à ça. Tout « cocktail historian » est donc avant tout un amateur. A ma connaissance, aucun de ces passionnés n’est historien de formation ; il n’a donc étudié les méthodes de son métier et n’est guidé que par son bon sens et sa rigueur intellectuelle, deux choses que la nature pourvoit en parts inégales à chaque individu. Autrement dit : « toi aussi, tu peux devenir historien du cocktail ».

Que le cocktail ne soit pas étudié dans les temples du savoir académique a deux autres conséquences. Premièrement, puisque c’est un domaine frivole, aucune institution ne s’est chargée de sauvegarder les Pièces Importantes de l’Histoire du Cocktail. En sus, sauf si vous vous appelez Jeff Berry et travaillez sur l’assez récent phénomène tiki, tout le monde est mort et les héritiers ont tout jeté. Vieux livres chinés, archives digitales plus ou moins complètes : c’est tout ce que le « cocktail historian » aura pour lui. Deuxièmement, même vu le peu de sources (la pénurie est bien entendu relative), faire des recherches, passer du temps sur un thème précis, ça coûte de l’argent et il n’y a aucune institution pour payer l’addition. Aucune ? J’exagère : on peut compter sur les marques et les groupes alcooliers. Elles ont non seulement de (grosses) ressources mais en plus elles ont même parfois des archives en bon état. Se pose néanmoins  un sérieux problème : chaque marque a sa petite histoire, sa légende « familiale » pas toujours authentique mais à protéger. Le « cocktail historian » dont le voyage a été payé par ladite marque risquera-t-il de fâcher son mécène en dévoilant le pot-au-rose ? Je vous laisse répondre à la question…

Mais si vous êtes parvenus à mener à bien vos recherches et que votre honnêteté vous a poussé à rester intransigeant, il reste encore un écueil et ce n’est sans doute pas le moindre : il va falloir faire une narration de vos trouvailles. On pourrait penser que c’est l’étape la plus facile ; il n’en en est rien. Premièrement, parce que la rareté de l’information fera de votre récit un morceau d’emmental de papier. La tentation de remplir les trous coûte que coûte est grande. Deuxièmement, parce que certains des faits trouvés font obstacle à ce que vous voulez faire dire à votre livre / article. La tentation de les « oublier » est grande, ici aussi. Troisièmement, parce que contrairement au spécialiste de Marie-Antoinette qui ne risque pas de découvrir trois lettres inédites par an, ce que vous trouvez aujourd’hui (la première mention du mot cocktail, par exemple) risque d’être démenti demain. Or, le « cocktail historian » n’aime rien tant que d’affirmer, sur un  ton péremptoire, avoir déniché la vérité. Il faut dire que sa survie en dépend : pour gagner de quoi manger, le « cocktail historian » a besoin des marques (encore une fois) et d’une communauté de bartenders prête à faire la file pour assister à ses présentations lors des foires internationales du métier, justifiant ainsi son cachet. Il faut donc produire quelque chose de propre, de vendable, d’utile et surtout d’exclusif. Et comme il n’y a personne ou presque pour contester ce que vous dites, pourquoi ne pas dire ce que les gens ont envie d’entendre ? C’est pourquoi on mentionne peu les faillites de Harry Johnson (après tout, les barmen préfèrent entendre parler de ses succès d’entrepreneur). C’est aussi pourquoi on vous parlera parfois de la découverte des origines d’un cocktail mythique en oubliant, pourquoi pas, de vous préciser quelle marque a financé vos recherches, alors que cela pourrait changer la perception des résultats.

Quelle foi accorder donc aux livres, aux articles, aux conférences ayant trait au monde du cocktail ? C’est à juger au cas par cas. Se méfier des histoires trop nettes, trop propres, trop jolies. Se méfier des grandes affirmations, de l’absence de conditionnel. Faire une recherche google ponctuelle (c’est amusant, vous verrez, de déterminer en deux clicks de souris que le barman X ne pouvait pas travailler à l’hôtel Y l’année Z puisque l’hôtel en question n’était pas encore ouvert). Mais plutôt que de lutter contre sa crédulité, il suffirait déjà que le « cocktail historian » s’inspire des méthodes de ses collègues historiens « pour de vrai » et évite les écueils mentionnés ci-dessus, annonce clairement les conflits d’intérêt, fasse le tri dans ses sources et soit aussi rigoureux qu’un bon barman à l’heure de préparer son meilleur cocktail. Surtout, il doit choisir entre « raconter des histoires » et faire un travail sérieux sur l’histoire. Être un conteur d’abord ou un historien avant tout.

Vous me direz, et je termine là-dessus, « puisque le cocktail est une chose frivole, on s’en fout, non ? ». Je pourrais répondre par une pirouette à la Oscar Wilde :  « le cocktail est une chose bien trop futile pour qu’on en parle légèrement ».  Mais de nombreux bartenders travaillent dur pour qu’on prenne le cocktail sérieusement et ils ne méritent pas qu’on leur mente, qu’on favorise la propagation de légendes, qu’on le coupe de l’histoire et de la tradition réelle du métier (non, le Sidecar ne nous vient pas du Harry’s, non, les recettes cubaines ne se préparent pas au jus de citron, non, le Old-Fashioned n’a pas été inventé en 189* au Pendennis Club, non, la prohibition n’a pas été un âge d’or). Bien plus que la cuisine, le monde du bar reste un monde où les mythes pullulent. C’est vrai à un niveau technique comme à un niveau purement chimique (le bruised gin si vous shakez votre Martini). C’est tout aussi vrai en ce qui concerne l’histoire et le pire, c’est que les plus grands créateurs de ces mythes sont souvent les « cocktail historians » c’est-à-dire les personnes qui sont supposés les dégonfler.  Pour que l’art du cocktail reçoive la même considération que l’art culinaire, il faudra non seulement des grands barmen et des bons produits, mais aussi des gens qui savent en parler et en écrire l’histoire. Choisissez vos historiens avec sagesse.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

*

François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.