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Jeune fille dans bol de punch

Probablement inventé par un sous-off’ de la Compagnie des Indes au début du 17e siècle, le punch, d’un art marin et donc de réputation douteuse, est devenu LA boisson du 18e siècle anglais puis américain avant de mourir de sa belle mort cirrhosée à la fin du siècle suivant. C’est son histoire et ses recettes qui font l’excellent livre de David Wondrich, Punch, The Delights (and Dangers) of the Flowing Bowl. Excellent car à la quantité d’informations brassées (et sourcées !) il ajoute sérieux et rigueur à l’heure de rédiger et tirer ses conclusions. Voici donc un des rares livres d’histoire des cocktails où la limite floue entre les faits documentés et les interprétations plus ou moins libres est clairement énoncée. En sus d’être quelqu’un qui travaille bien son sujet, Wondrich est un homme cultivé qui mélange allégrement références éthyliques et culturelles. Ce n’est peut-être donc pas tout à fait un hasard si, dans le premier film vu après avoir refermé Punch, je suis tombé sur un énorme… bol de punch.

Mädchen in Uniform, de Leontine Sagan, n’est pas, comme son nom pourrait l’indiquer, un film fétichiste d’après-minuit, quand bien même l’un de ses thèmes est le lesbianisme. Il s’agit en fait d’un drame psychologique qui se déroule dans le cadre très fermé d’une pension de jeunes filles de bonne famille. Tourné en 1931, ce long-métrage est une dénonciation en bonne et due forme d’un certain système d’éducation prussien. Considéré décadent quelques années plus tard par le régime nazi, il sera censuré jusqu’à la fin des années 70. Bref : revenons à nos moutons. Le bol de punch est, dans Mädchen in Uniform, l’instrument qui précipite la narration vers sa dramatique conclusion. Et, en quelque sorte, cet épisode pourrait même être pris comme un reflet fidèle du triste sort réservé au punch dès la fin du 19e.

Le punch était parvenu à sortir de sa condition d’épanche-soif pour marin entre deux ports et deux putes pour se transformer en boisson bourgeoise à Londres, capitale du monde, dès 1662. Alors que les masses s’abrutissent à coup de gin à la térébenthine, la noblesse et les riches s’enivrent ‘élégamment’ à grandes louches de punch. Ce qui n’est pas sans causer de nombreux problèmes, comme vous pourrez le découvrir à la lecture du bouquin de Wondrich. Puis avec la révolution industrielle, même riche, un homme devait rester suffisamment sobre pour prendre des décisions importantes, pour faire des affaires. Perdre un après-midi à boire un énorme bol rempli d’alcool n’était plus tout à fait vu d’un bon œil (ce qui donna naissance à la Cup, sorte de punch au vin et donc bien plus léger, mais c’est une autre histoire), et ce d’autant plus qu’on était en pleine ère victorienne.

La morale austère, ascétique et rigoureuse des Prussiens n’avait rien à envier à celle de la bonne (c’est une façon de parler) Victoria et la directrice de l’école de nos jeunes (et jolies) mädchen en uniforme est une digne représentante de son époque et de sa nation. Rire, s’amuser est interdit. Chape de plomb sur la pension. Mais le jour d’une représentation théâtrale interprétée par les élèves, un petit punch est tout de même servi. On en abuse. Une des élèves est surprise par la dirlo en train de déclarer son amour à une enseignante. Drame (et non pas « dram »), larmes et tentative de suicide. Fin. Ce qui nous intéresse ici, c’est le traitement du punch. Bien sûr, c’est lui qui fournit l’alcool, c’est l’alcool qui délie les langues et conduit à la catastrophe (ah, douce tempérance !). Mais encore.

Les austères mémères du corps enseignant se contentent, histoire de garder les idées claires, de thé. Le punch est préparé par les cuisinières pour les élèves. Il est mauvais : on voit même une dame du service en cracher. Mais ce n’est pas grave : il enivre, rend joyeux, fait oublier (la dureté de la vie, les règles, etc). Autrement dit, en 1931 déjà, le punch n’est plus vraiment une boisson de la bonne société : c’est une préparation à offrir en grand volume à des étudiants qui se foutent de la qualité ; ce qu’ils veulent c’est s’évader quelques heures. C’est très exactement le sort qui attend le punch au 20e siècle : un mélange approximatif destiné à une masse d’étudiants qui n’attendent que le rush de l’alcool. Et ce qui devait arriver, arriva : une jeune fille dit ce qu’elle n’aurait pas dû dire, confirmant ainsi tout le mal que l’on pensait du punch. C’est mauvais et ça nous fait perdre la raison. O tempora, o mores : perdu entre une vieille bique qui faisait surement déthéiner son thé et des jeunes filles en fleur a qui on n’a pas appris à (bien) boire, le punch ne pouvait que mourir lentement et douloureusement. Il faut donc rendre grâce à David Wondrich d’avoir, par son livre, contribué au retour de ce noble (et délicieux) mélange.

 

 

 

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.