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Boire à Paris: Harry's New York Bar - Une dérive

Il y a des jours comme ça. On vous envoie à Paris pour écrire un article, vous vous retrouvez dans la rue vers 15h et vous vous demandez : « what next ? » Bon, le hasard fait que vous êtes à côté du Musée Guimet, qu’il y a une exposition sur les objets du thé et que ça vous intéresse à peu près autant que les objets de la cérémonie du cocktail. Mais après la visite, « what next ? ». Il doit être 16h30, le seul bar ouvert à cette heure-là est le Harry’s New York Bar où vous n’êtes jamais allé. 3,6 km à patte mais vous n’êtes pas à ça près. Evidemment, quelque part entre l’avenue George V et les Champs-Elysées, juste après avoir vu la femme d’un scheik entrer chez Cartier sous la surveillance d’un garde-corps, le ciel vous tombe sur la tête ; vous habitez en Espagne et n’avez donc pas de parapluie ; vous êtes trempé, les chaussures percent (vous habitez en Espagne, vous avez oublié l’existence du verbe « imperméabiliser »). Mais ce n’est pas bien grave : vous voilà enfin à la porte du « Sank Roo Doe Noo ». Il n’y a pas grand monde à l’intérieur, la place au coin du bar, idéale pour tout voir, est libre ; bien sûr, vous commandez un Sidecar, un de ces cocktails dont McElhone et ses héritiers se sont appropriés sur le tard. Mais in Rome… La farce commence. Vous vous rendez compte que pour tout compartiment isotherme où garder les glaçons, il n’y a qu’un évier ; que dans cet évier, il y a ce qui ressemble étrangement à un énorme pot de sauce à friture ; que ce pot a été vidé de sa sauce et rempli de glaçons ; que ce pot, les trois bouteilles qui l’adornent faisant foi, sert en même temps de seau à champagne ; que c’est dans ce pot-seau à sauce que vous espérez, au moins, lavé quelque part entre ketchup et champagne, que le barman va chercher les glaçons de votre Sidecar ; qu’il ne dispose pas de pelle à glace et donc qu’il s’en saisit main nue. A ce moment, vous vous dîtes : c’est pas très classe, mais c’est peut-être rustico-historique. Le Sidecar, en tout cas, est correct. Les cacahuètes sortent, quant à elles, de vous ne savez pas où. Vous ne voulez pas savoir. Vous buvez. Vous observez. Et voilà, de l’autre côté du bar, le barman qui va parler à d’autres clients. Au cours de la conversation, sa main droite rejoint la ceinture, juste au-dessus du postérieur. Vous vous dites « non ». Il ne dit rien, ne se retourne pas, mais sa réponse est sans équivoque : « si ». Quelques doigts s’introduisent subrepticement à l’intérieur du pantalon. Pas beaucoup, juste assez, sans doute, pour remonter ledit pantalon. Et vous regardez donc cette main ressortir, cette main qui, dix minutes plus tôt, prenait, l’air de rien, les glaçons de votre Sidecar dans un pot de sauce devenu seau à champagne. Et là vous vous dites : oui, oui, rustique ; pas du tout classe. Et puis vous vous rappelez deux phrase de Harry dans Barflies and Cocktails : « Do all the work in plain view » et « Above all things be neat ». Vous demandez l’addition, vous payez l’addition. 14 euros. Elle, elle n’a rien de rustique. Mais avec vos chaussures transpercées, vous vous attendiez à quoi ?

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François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.