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Bois, c'est du belge

La Belgique n’est pas vraiment une terre de cocktail. Bruxelles a vingt ans de retard sur les autres capitales européennes : l’art du mélange y est toujours celui pratiqué – souvent de façon assez conservatrice ou privilégiant le long drink et le sucré – dans des grands hôtels où diversité, convivialité et décontraction ne sont pas nécessairement de mise. Il y a de nombreuses raisons à cela, et notre excellente bière, relativement bon marché, explique sans doute à elle seule bien des choses (imaginez-vous en parisien : entre une 1664 à 5 euros ou un excellent cocktail à 12, quitte à claquer du pognon, autant bien boire). Il y a bien sûr de chouettes choses qui mijotent à Anvers (NINE, The Glorious), Gand (Jiggers, Café Theatre), ou Blankenberge (L'apéreau), et même dans notre capitale (Hortense, à qui il faut donner du temps). Peut-être le nouvel âge d’or du cocktail nous atteindra-t-il ?

Petit à petit, les choses vont un peu mieux, mais on est encore loin d’un passé un poil plus glorieux. Si le cocktail est sans doute arrivé en Belgique à la même époque que dans le reste de l’Europe (seconde moitié du XIXe, grâce aux expositions universelles), à ma connaissance personne n’a pris le temps de faire des recherches pour le déterminer avec exactitude. En tout cas, des années 1920 jusqu’aux sixties, on trouvait de quoi épancher sa soif avec élégance, comme le prouve les quatre personnes, livres ou moments qui suivent.

1) Robert Vermeire

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Vermeire est sans aucun doute le plus grand barman belge de l’histoire. A la fin de la première guerre mondiale, il travaille d’abord au Casino de Nice puis dans les établissements les plus prestigieux de Londres : le Royal Automobile Club, le Criterion, l’Embassy Club. En 1922, il publie la première édition de « Cocktails, How to mix them », dans lequel on retrouve la première recette du Sidecar. C’est un volume particulièrement précieux pour les historiens car Vermeire y précise autant que faire se peut le créateur du cocktail.  Destiné à l’amateur, il en vendra des dizaines de milliers d’exemplaire. Peu après, il rentre en Belgique et ouvre à Knokke le Robert’s, un établissement qui attirera la bonne société bruxelloise mais aussi… anglaise. Ce bar contribuera au succès grandissant de la station balnéaire. A la fin des années 30, peu avant la guerre, Vermeire publie une version française de son livre, « L’art du cocktail ».

2) Le Métropole

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Installé place de Brouckère depuis 1895, l’hôtel Métropole a un des plus beaux bars de Bruxelles. Malheureusement, la seule boisson mélangée à commander sans trop de crainte est un Picon Bière à prix prohibitif que même sa terrasse ne parvient pas à justifier (la vue y étant d’une saisissante laideur). Il n’en a pas toujours été ainsi. On dit qu’un des cocktails les plus célèbres y est né en 1949. C’est cette année là que Gustave Tops, le chef de bar, y inventa le Black Russian pour l’ambassadrice des Etats-Unis au Luxembourg, sans doute de passage à Bruxelles pour ne pas mourir d’ennui au Grand-Duché. Ni le Black Russian ni sa variation de blanc vêtue, n’en déplaise au Dude, ne nous séduit mais là n’est pas la question.

3) Emile Bauwens

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En 1949 toujours, Emile Bauwens publie son « Livre de cocktails ». C’est un ouvrage très demandé aujourd’hui mais pas vraiment pour les recettes : la préface est de Raymond Queneau et les illustrations sont signées Félix Labisse. Les nombreux amateurs de ces deux artistes assurent les prix élevés de ce qu’il reste des 2175 exemplaires de la première édition. Peu d’information sont disponibles sur Emile Bauwens, si ce n’est qu’il était Premier Barman au Saint-James de Bruxelles. Je n’ai pas pu localiser cet établissement, disparu depuis belle lurette.

4) Tendrissimo

Quand Jerzy Skolimowski débarque à Bruxelles en 1967 pour filmer « Le départ », son premier film de l’autre côté du rideau de fer, on peut encore aller boire des cocktails à Bruxelles. C’est ce que fait Jean-Pierre Léaud alors qu’il attend Jacqueline Bir, ‘cougar’ avant l’heure (non seulement parce que ce mot n’était pas encore d’usage mais aussi parce qu’elle n’avait que 33 ans). Le Tendrissimo qu’il commande doit être le premier pas sur sa route de gigolo. Faux départ, bien sûr.

Et depuis ?

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.