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Non, Jay Gatsby n'a pas inventé le cocktail

Jay Gatsby, le personnage du classique de Francis Scott Fitzgerald, est d’abord la cible de rumeurs que Nick Carraway, le narrateur, ne sait trop s’il faut croire : bootlegger, espion allemand, étudiant à Oxford, assassin… Et pourquoi pas inventeur du cocktail ? Ces derniers jours, on a tellement vu de journalistes, de marques, de bars ou d’éditeurs tenter de capitaliser sur la sortie de la dernière adaptation cinématographique en date qu’on pourrait bien se poser la question. Evidemment, Gatsby ne boit pas ou presque. Mais à quoi carburent ses ‘invités’ ? Et bien Fitzgerald nous parle six fois, très vaguement, de ‘cocktails’, une fois de Gin Rickey, et une autre de Mint Julep. Le reste du temps, c’est du champagne (à 5 reprises), du whisky (4 fois) des highballs (2 fois) et divers vins, alcools et liqueurs (dont la Chartreuse). Non seulement on ne boit pas majoritairement des cocktails mais en plus on ne prend même pas la peine de spécifier quel cocktail.

Premier film, premier Gatsby dès 1926: Warren Baxter.

Que pousse donc tout ce beau monde à sauter sur ce nouveau film pour essayer de vendre sa popote ? L’action se déroule en 1922 (au passage, Carraway lisant Ulysses de Joyce à l’université et l’omniprésence du verre martini dans cette adaptation sont donc à ranger au rayon anachronisme), soit au début de la prohibition, période que l’on associe toujours au cocktail. Et c’est vrai que flappers, jazz, cocktail et speakeasies (dans le roman, on n’en visite pas un seul) vont main dans la main, quand bien même la boisson glamour des années folles reste le champagne. Mais cette association est basée sur une série de mythes qu’il serait plus que temps d’oublier.

1)   Le cocktail n’a pas été inventé lors de la prohibition, pour ‘cacher’ la mauvaise qualité des alcools. C’est l’affirmation la plus absurde du lot, et pourtant on l’entend régulièrement. L’an passé, un présentateur britannique la sortait à un ‘détective du cocktail’ bien connu qui ne prit même pas la peine de le corriger ! J’espère qu’aucun lecteur de Bottoms Up n’aura besoin de plus de détails sur ce point.

2)   La prohibition n’a pas été une époque de grande créativité (encore une fois, ‘pour cacher la mauvaise qualité des alcools’). Les meilleurs barmen des Etats-Unis ont fui le pays (Craddock vers Londres, Meier vers Paris, Woelke vers La Havane) ou pris leur retraite (Ramos). Qui peut me citer un nom d’un barman célèbre ayant officié aux Etats-Unis lors de la prohibition ? Et combien de grands cocktails inventés aux Etats-Unis au cours des 13 années d’ignoble expérience ? Le Last Word (peut-être), le Southside (peut-être pas).

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3)   Les cocktails ‘speakeasies’ ou ‘prohibition’ ne sont pas secs et amers. Même les fétichistes de la prohibition admettent que l’alcool était mauvais (voir points 1 et 2). Question : si vous voulez masquer un mauvais alcool, vous y rajoutez une mauvaise liqueur clandestine, un fond de bitters et du vermouth vieux d’il y a 10 ans ? Depuis la nuit des temps, on sait que pour dissimuler la piètre qualité de la bibine, il faut au contraire y rajouter du sucre. Les cocktails de l’époque n’échappent sans doute pas à cette règle et devaient aussi faire souvent appel aux jus. Pas étonnant donc que la première mode à naître post-prohibition est celle du Tiki. Ni que le Gin Rickey et le Mint Julep soient à l’honneur dans Gatsby le Magnifique. Long drink au citron vert, short drink sucré et glacé.

4)   La plupart des speakeasies ne proposaient ni cocktails ni musique. Quelle est la façon la plus économique de se saouler ? Qu’est-ce qui coûte le moins cher à remplacer si la police fait une descente ? Réponse : des shots. Un Last Word, c’est trois bouteilles à jeter au bac si les flics débarquent. Un shot, c’est une bouteille de whiskey de contrebande ou de gin ‘distillé’ dans la baignoire. Efficace, économique. Pour la musique, une évidence : speakeasy est une contraction de speak easy (« parlez doucement »), pourquoi diable vous demanderait-on de fermer votre gueule dans un bouge où joue un orchestre ?!? Les speakeasies légendaires, entre cabaret et bordel, où l’on se saoulait au champagne étaient extrêmement minoritaires, réservés à une élite fortunée. Le speakeasy commun, c’était se détruire les neurones dans un appartement ou la réserve d’un magasin au sol crasseux.

Le speakeasy moderne est une adaptation fantasmée. Les cocktails qu’ils ont popularisés (ces boissons bitter, brown & stirred) ne ressemblent en rien à ceux qu’on trouvait dans les speakeasies d’origine. Ils ne ressemblent même pas à ce qu’on faisait dans les vrais bars entre 1880 – 1900 : il s’agit d’une réinterprétation poussée à l’extrême. La tenue des barmen qui y travaillent est un étrange mélange entre look hipster 2013 et look saloonkeeper 1882. La musique est, la plupart du temps, pur anachronisme. Et c’est (parfois) très bien comme ça ! Il faut cependant garder en tête qu’il y a une différence entre représentation et réalité. En sortant les porte-cigarettes, en s’habillant en Al Capone, en se la jouant too cool for school avec sa porte cachée, son code secret, on finit par célébrer une période absolument néfaste qui a porté un coup presque fatal à l’art du cocktail aux Etats-Unis (pour ne pas parler de l’atteinte à la liberté des citoyens). La prohibition, son image et sa réputation sulfureuse aident à vendre et c’est pour ça que ça plaît. Ce serait pas mal d’essayer de ne pas être en plus le marchand de tapis qui croit son propre boniment.

Dress sharp, drink shit.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.