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Ce qu'il reste de Harry Johnson

En octobre dernier, les préparatifs pour le second numéro de Ginger me menaient sur les traces de Harry Johnson, le mythique auteur du Bartender’s Manual, publié en 1882 et révisé en 1888 puis en 1900 (il y a aussi une réédition posthume de 1934). Il y avait alors deux façons de parler de lui. Harry, dans un entretien un peu dingue de 1910, s’était vanté d’avoir, en gros, introduit le cocktail et le Mint Julep à New York vers 1880 (70 ans après). Il était aussi connu pour prétendre avoir publié le premier livre de cocktail (donc avant 1862, année où il avait… 17 ans). Il n’est donc pas étonnant que dans Imbibe !, David Wondrich soit assez dur avec ce barman que la presse de l’époque évoque beaucoup moins qu’un Jerry Thomas. D’un autre côté, Jared Brown et Anistatia Miller, couple bien connu de chroniqueurs cocktails, ont fait des recherches plus approfondies sur notre homme et en dressent, dans plusieurs textes, un portrait nettement plus brillant de grand barman, d’entrepreneur de premier ordre et d’homme malmené par les événements du début du XXe siècle. Mes propres recherches pour le compte de Ginger (et entendons-nous bien : il ne s’agit guère plus que de passer de longues heures devant son écran à chercher dans des bases de données payantes) me mènent à penser que la vérité est entre les deux. Le manuel de Johnson et ses recettes prouvent, encore aujourd’hui, sa valeur. Mais il est évident que l’homme était, au moins après sa retraite, un fantaisiste et que sa carrière s’est terminée sur une faillite retentissante. Je vous renvoie de toute façon à l’article publié dans Ginger, que vous trouverez toujours dans d’excellents bars de toute la France.

Harry Johnson en 1888

Si je parle de Johnson aujourd’hui, c’est pour deux raisons. Tout d’abord, pendant quelques années, il a été allégué que Harry était décédé en 1933 à New York et que sa tombe se trouvait dans un cimetière de Brooklyn. Un groupe de bartenders américains avait même été emmené en pèlerinage sur les lieux. Mes recherches ont très vite mis en évidence que cette fameuse tombe était celle d’un homonyme, employé d’assurance écossais (les recensements sont très clairs, il n’y a pas de confusion possible, mais peut-être n’étaient-ils pas disponibles à l’époque des premières recherches). En fait, notre Harry était mort trois ans plutôt à Berlin, où il a passé la plupart de sa retraite. Choix logique, après tout : son nom ne le dit pas, mais il était originaire de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad), une des principales villes du Royaume de Prusse. En novembre, j’ai donc tenté pour la première fois de contacter l’administration du cimetière. L'idée était de la localiser pour la parution de Ginger. Tâche difficile : la seconde guerre mondiale est passée par là, je ne parle pas allemand, etc. Je vous épargne les détails : la rédaction a finalement reçu la localisation de la tombe en mai dernier, mais ce n’est qu’il y a deux jours que Fernando Castellon a pu se rendre au cimetière. Il ne reste rien, ou presque, du lieu où repose Harry Johnson.

Ce qu'il reste de la tombe de Harry Johnson, Berlin.

La seconde raison pour laquelle je l’évoque aujourd’hui, c’est que c’est son anniversaire. Il est né le 28 août 1845. 168 ans, ce n’est pas un chiffre rond mais c’est quand même pas mal. Si le livre par lequel nous le connaissons n’est pas le premier, c’est tout de même lui qui, avant tout le monde, aura repris sur papier les règles du métier. Chapeau bas, maestro. On boira un Bijou en votre honneur. C’est finalement le seul legs qui compte vraiment.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.