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Tiki is the new speakeasy

Je le disais en janvier, il y a deux leitmotivs qui reviennent sans cesse dans le monde du cocktail : service & simplicité. On peut y rajouter un troisième : fun. Il faut que le client s’amuse, il n’est pas là pour se prendre la tête, etc. La nouvelle modalité de cette vieille antienne, le nouveau mot d’ordre, c’est tiki. Il suffit de lire l’article de Gaylor Olivier dans le numéro d’été de Whisky Magazine. Son papier, par ailleurs fort bon, se termine sur ces quelques mots qu’on a sans doute déjà lu ailleurs mais dit autrement :

« Contre-pied à l’austérité crâneuse du speakeasie (…) le revival Tiki arrive au bon moment pour remettre un peu de fun et de légereté dans le monde du cocktail devenu un peu rigide et pédant. »

Rien ne m’énerve plus, pour le moment, que ce type d’affirmation. Et ce alors que j’ai suivi avec émerveillement cette résurecction tiki et bu avec plaisir un certain nombre de créations neo-tiki. Ceci dit, passons en aux faits.

On ne va pas revenir sur les origines du retour ‘speakeasy’ (avec les guillemets de rigueur), tout juste rappelera-t-on pour ceux qui n’ont pas suivi qu’il a servi à faire prendre au sérieux un art, celui du cocktail, dont tout le monde se foutait, à se distinguer des bars où on venait juste se bourrer la gueule et à créer un monde, une ambiance. Et cette ambiance, précisément, était fun : rentrer dans un bazar à hot-dog et se mettre dans une cabine téléphonique, chercher une porte cachée dans un long couloir, traverser une armoire ou deux pour découvrir, derrière, un monde différent et totalement insoupçonné, c’était fun. Avoir un barman habillé entre trois époques, c’était fun. Passer deux heures avec un service de première qualité, c’était fun. Ecouter du jazz des années 20 ou des chansons de cabaret, c’était fun. C’était fun parce que c’était différent.

 
Fun.
Fun.
 

Bonus : les boissons étaient aussi de première bourre.

Est ensuite venue la mode. Les entrées cachées se multiplient à l’absurde. On a même des bars sans entrées cachées qui se mettent à se présenter comme des speakeasies. On entend la même musique dans un nombre sans cesse plus grand de bar ; la communauté des barmen semble lancée dans une compet à la plus belle moustache fin de (XIXe) siècle. Tout le monde fait des cocktails dans le même genre (sec, amer, fort) et la demande est telle que même des bars médiocres, au service de seconde zone, peuvent fonctionner. Et puis, la bulle éclate. Le ‘speakeasy’ est devenu un déguisement et les coutures craquent. Ce n’est plus différent et ce n’est donc plus fun.

 
Pas fun.
Pas fun.
 

Et donc on va nous remplacer ce ‘speakeasy’ austère (avec 36 ingrédients maisons et 27 infusions) par le tiki super fun et léger (avec 350 références rhum, 47 sirops ‘secrets’ et 23 réceptacles étranges). Et qu’est-ce qui est fun dans le tiki ? Eh bien, t’es dans la rue, tu vois un bar avec un nom exotique ou drôle, tu rentres et, wow, tu es transporté dans les mers du sud, tu ne t’y attendais pas, et ça c’est fun. Bordel, le barman il a une chemise à fleur et il est tout tatoué et il a un chapeau de paille ou une coiffure Elvis et ça, c’est fun. Et on te sert tes cocktails dans des verres de toutes les formes avec des garnishes baroques et ça c’est fun. Et on te passe de l’exotica ou des rythmes tropicaux des années 50, et c’est fun.

Wait a minute : tout ça c’est fun exactement pour les mêmes raisons qui rendaient fun le speakeasy il y a trois ans ?!?

 
Fun
Fun
 

Ne nous leurrons donc pas : dans trois ans, on se rendra compte qu’un type qui suit à la lettre les instructions de Trader Vic est un poil psychorigide, qu’un mec capable de te parler des heures de son mélange maison de rhum ou de l’élaboration de son sirop #22 est nécessairement pédant, qu’on en a marre d’écouter du Martin Denny et que la déco style colonialo-nostalgique commence à soûler. Tout d’un coup, ce n’est plus fun, d’autant plus qu’on réalisera alors, dans un éclair de lucidité que le barman, en fait, c’était le gars du speakeasy sauf qu’il avait changé de chemise et laissé tomber le noeud-pap.

J’attends donc avec impatience le premier article qui nous annoncera le successeur fun et pétillant du tiki devenu kitsch et un poil lourd.

 
the-tiki-bar-and-kitsch
the-tiki-bar-and-kitsch
 

Ce qui est drôle, c’est que pendant la folie neo-tiki, les mauvais bars ‘speakeasies’, ceux où le serveur t’insultait parce que tu comprenais pas ce que voulait dire ‘Antica’ sur la carte, auront fermé (pour ouvrir un tiki lounge, évidemment). Resteront les établissements avec une vraie personnalité, un vrai service, de vrais barmen et des cocktails de qualité. La même chose arrivera au tiki une fois la mode passée.

Les passionnés, eux, se tracassent peu de ce qui est in et de ce qui est out. Ils continueront d’affluer dans les bars, peu importe le style et le déguisement, où ils sont bien traités, ils se sentent bien et ils en ont pour leur argent.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.