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Quand le vin est tiré, il faut le boire

Un peu d’histoire :

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le phylloxéra détruit une bonne part des vignobles français. L’industrie du vin est à genoux. Le bon peuple se tourne vers d’autres alcools, notamment les anisés. Même si le vin garde sa position (largement) dominante, l’émergence de la concurrence est vue d’un très mauvais œil. Toute crise étant une opportunité, les viticulteurs demandent donc des aides officielles pour sortir de ce mauvais pas et des mesures pour en finir avec la concurrence déloyale des producteurs d’absinthe (qui sont peut-être, qui sait, derrière l’invasion de pucerons). S’alliant avec la ligue antialcoolique, le lobby du vin obtiendra plusieurs victoires, tout d’abord une augmentation de la taxation sur l’absinthe. Les deux alliés de circonstance défilent à Paris en juin 1907 sous le slogan infâme et imbécile de « Tous pour le vin, contre l’absinthe ». En 1908, l’Etat décide qu’on ne peut plus produire d’absinthe qu’à partir d’un alcool de vin. En 1914, la France en guerre interdit les boissons alcoolisées de plus de… 18°. L’année suivante, c’est l’absinthe qui passe à la trappe. Le lobby viticole pousse un soupir de soulagement*.

 
Aucune trace de vin sur cette affiche.
Aucune trace de vin sur cette affiche.
 

Fast-forward vers 2012. Le gouvernement français, en mal d’argent, augmente de 160% les droits d’accises sur la bière. Il décide donc « pour votre santé » qu’un verre de bière doit coûter une dizaine de fois plus qu’un verre de vin. Miraculeusement, le vin est épargné et le différentiel avec ses concurrents augmente, comme il l’a sans cesse fait au cours des décennies précédentes. Un hasard ?

Alors, quand, en septembre 2013, le monde du vin se mobilise comme un seul homme contre un nouveau projet gouvernemental, on a fatalement envie de dire : karma is a bitch.

Sauf que si l’exception viticole tombe, c’est 1) perdre la meilleure preuve que derrière la lutte contre l’alcool du gouvernement se cache une histoire d’argent et 2) perdre le dernier rempart contre la rage prohibitionniste des hygiénistes.

Evidemment, une fois le bouclier levé, on s’est rendu compte que la Mission Interministérielle avait juste fait « une erreur de copier/ coller ». On ne sait trop s’il faut en pleurer ou en rire.

Il y a tout de même des leçons à tirer de cette histoire, et ce des deux côtés des barricades.

Sur le site de Vin & Société d’abord.

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Pour le lobby viticole, augmenter la taxation du vin au nom de la santé publique serait gommer la distinction entre « consommation mesurée et consommation excessive » et stigmatiser « les consommateurs modérés et le vin, patrimoine (…) que le monde entier nous envie ». Merci, les gars : cette stigmatisation, dans le monde des spiritueux, on la connaît déjà et on ne vous a pas entendu à l'époque. Histoire de retourner le couteau dans la plaie, une bouteille de Chartreuse verte, « patrimoine que le monde nous envie », coûte aux alentours de 18 euros en Espagne contre 35 en France… La filière du vin dénonce aussi une « radicalisation du message sanitaire ». « L’objectif n’est plus la prévention, ni la lutte contre les excès. Il s’agit de restreindre toute forme de consommation de vin. » Wake up and smell the coffee, brother. On se demande franchement où était Vin & Société ces vingt dernières années. Croyaient-ils vraiment que ce qui arrivait aux autres ne les attendait pas au tournant, un jour ou l’autre ? Pensaient-ils que leur poids économique allait les protéger indéfiniment ? « Quand ils sont venus chercher l’absintheur, je n’ai rien dit… » a-t-on envie de persifler. Mais en fait, si, ils ont dit et plus même : ils ont participé à la curée.

Bref : on espère que la leçon est retenue et qu’à la prochaine charge contre les spiritueux ou la bière, les « acteurs de la vigne et du vin » seront à leur côté. On n’y croit pas trop : ils continuent à mettre en avant le fait que « le vin, c’est bon pour la santé (avec modération) » comme si le débat était là.

En ce qui concerne nos amis addictologues et hygiénistes, ce fiasco du copier / coller nous aura confirmé une chose : si ces 5 mesures ne sont pas dans le rapport définitif, elles ont tout de même été très sérieusement proposées. Assez pour « presque » se glisser dans un plan de lutte. Elles reviendront. Elles posent les termes du débat. Que ceux qui pensaient que ce qui est arrivé au tabac n’attend pas l’alcool se réveillent. Une diminution considérable de la consommation depuis les années 70 ne suffit pas, c’est vraiment toute consommation d’alcool qui est problématique. Comme l’est tout ce qui comporte un risque pour votre santé et vos perspectives vitales. Les recommandations du docteur ne suffisent pas. Votre vie ne vous appartient pas : vous n’êtes pas capable de la gérer. Vous pensez que j’exagère ? Comme dirait l’autre, you’ve got another thing coming.

* Le thème de l'absinthe et des politiques anti-alcool en général sera développé plus avant dans mon petit livre Prohibitions, entre le pamphlet et la synthèse historique, à paraître aux Belles Lettres en 2014.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.