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Watergate? Sauternesgate!

Dans la France moderne, il n’y eut qu’une seule véritable prohibition d’alcool et on l’aurait peut-être évitée si l’industrie du vin n’avait pas tant appuyé les forces hygiénistes et moralistes. Il convient de ne jamais l’oublier lorsque ceux qui devraient pourtant être nos alliés objectifs ouvrent leur gueule pour se plaindre d’un nouveau délire prohibitionniste à l’Assemblée nationale. De fait, cela explique parfaitement pourquoi ils utilisent toujours les spiritueux (surtout les moins ‘nobles’) comme repoussoir. A terme, comme je l’ai déjà mentionné, le lobby du vin est le principal ennemi du vin.

On savait déjà aussi que ce mépris pour tout ce qui n’a pas (à leurs yeux) la noblesse du patrimoine et du travail-des-vignerons-qui-sont-l’âme-de-ce-beau-pays n’était pas juste dicté par des considérations bassement commerciales. Il est aussi profondément idéologique. Rien ne l’illustre mieux que les réactions à la tentative désespérée et sans doute vouée à l’échec de renflouer les comptes de certains producteurs de sauternes avec le So Sauternes (un mélange de mauvais sauternes que personne n’aurait de toute façon bu avec du Perrier, que l’on nous annonce déjà, c’est drôle, comme « cocktail tendance de l’été »). On a entendu parler de barbarie, d’attaque contre la civilisation et la culture de la vigne – peu importe, au passage, qu’en Grèce antique, la pratique barbare consistait justement à ne pas diluer son vin (et pas, il faut le souligner, parce qu’il était mauvais).

©So Perrier-ARMELLE KERGALL

©So Perrier-ARMELLE KERGALL

Personnellement, si je veux du vin coupé à l’eau, je bois un vermouth au soda. So Sauternes n’a d’autre importance que ce qu’il aide à dévoiler. Le plus bel article consacré au sauternesgate est signé Nicolas de Rouyn, parti en envoyé spécial en territoire ennemi : un bar branché (gasp) du XIe. Il en profite pour étaler son ignorance crasse et satisfaite pimentée d’un brin de sexisme très vieille vigne. De cette dernière accusation, il se défend (« je n’ai fait que la décrire : c’est une fille et elle est blonde »). Oui, bon : il n’a pris la peine de noter que les signes extérieurs - c’est, je cite, une petite blonde qui aurait à peine l’âge de boire – plutôt que les détails de sa trajectoire professionnelle (il en aurait fait de même avec un jeune sommelier de 25 ans, pas vrai ?). « C’est une barmaid, comme tant d’autres », conclut-il – le choix du terme et son maid à opposer au man des hommes, est frappant, mais on vous laissera en tirer les conclusions.

Amanda Boucher - ©So Perrier-ARMELLE KERGALL

Amanda Boucher - ©So Perrier-ARMELLE KERGALL

Evidemment, Amanda Boucher, car c’est d’elle qu’il s’agit, a travaillé, du groupe ECC à Pasdeloup en passant par La Candelaria, dans les meilleurs bars parisiens et est une professionnelle reconnue, talentueuse, qui sait ajuster ses recettes aux besoins de sa clientèle et aux exigences de son brief (de Rouyn la félicite d’ailleurs perfidement pour sa « lucidité » en commentaire). Et, si, comme dans toute l’industrie des services, bien présenter est crucial dans le monde du bar, passé un certain niveau, un joli minois ne suffit pas. Les sous-entendus d’un polémiste qui, par facilité, préfère plaire à son lectorat en jouant sur les préjugés, coincent logiquement dans un monde où les femmes sont de plus en plus aux commandes.

Peu importe, évidemment, pour quelqu’un qui ignore manifestement tout d’un univers qu’il méprise. Après tout, ne déclare-t-il pas fièrement ne boire des cocktails que « quand il n’y a vraiment rien d’autre » ? Nous savons bien entendu tous qu’il y a toujours quelque chose d’autre, et a fortiori dans les bons bars à cocktails qui proposent la plupart du temps un bon vin, une bonne bière à qui ce sent, ne serait qu’un instant, mixophobe. Dans le cas de de Rouyn, cette mixophobie (j’insiste avec ce néologisme qui ne peut que lui plaire) n’est pas affaire de palais : elle est programmatique et, finalement, n’est que reproduction d’attitudes déjà anciennes (voir illustration ci-dessous). Elle se dirige contre une « culture globale » (celle, ricanement, du Mojito à la cachaça) qu’on imagine opposée à la culture traditionnelle et locale (ricanement bis) du vin français. Le cocktail, c’est l’horreur, et les barmen sont des sauvages qui forment l’escadron avancé du turbocapitalisme globalisé.

1930: le cocktail menace déjà la civilisation française...

1930: le cocktail menace déjà la civilisation française...

On connaît un certain nombre de critiques de vin (pros et amateurs) qui ont une culture cocktail et savent de quoi ils parlent. Mais la suffisance, digne d’un cuistre, affichée par Nicolas de Rouyn est partagée par de nombreux journalistes spécialisés (le mot n’a jamais été aussi bien utilisé) vin en France. Qui sont d’ailleurs souvent aussi, faute de journalistes spécialisés spiritueux, ceux qui doivent se coller le rare article cocktail publié par leur journal, sauf s’ils parviennent à le refiler à la (évidemment) correspondante lifestyle. Tellement typique qu'on en rirait presque...

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.