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Belgique

Alcool en Belgique: zéro pointé pour Le Soir

J’aurais bien voulu vous parler de l’un ou l’autre cocktail festif, de ceux qui vont égayer vos soirées des semaines à venir et, osera-t-on même le dire, les enrichir en toute modération. J’aurais bien voulu, mais il a fallu qu’à peine levé, en train de faire infuser ma drogue du matin (mon thé, quoi), je sois agressé par ceci, le 11h02 du journal Le Soir d’hier : « Un plan alcool qui manque de moyens et ne convainc personne ».

http://www.dailymotion.com/video/x18i5cf_le-11h02-un-plan-alcool-qui-manque-de-moyens-et-ne-convainc-personne_news

On y cause d’un plan belge rejeté hier en cours de journée par nos ministres et, franchement, ce n’est pas à la gloire du journalisme national (amis français, lisez, ce n’est pas comme s’il n’y avait pas de leçons à en tirer).

Le contexte est le suivant :

En juin dernier, le SPF Santé publique présentait un « Plan alcool 2014-2018 » qui proposait pas moins de 28 mesures, dont l’interdiction de la vente de boissons spiritueuses dans les magasins de nuit, l’interdiction des happy hours, l’instauration d’un prix minimum sur les boissons alcooliques et l’interdiction de la vente d’alcool dans les stations-services, restaurants ou cafétérias le long des autoroutes. Hier, la conférence interministérielle a recalé le plan, pourtant déjà allégé de toutes les mesures ci-dessus. Pierre d’achoppement : les libéraux flamands refusent notamment l’interdiction de vente de bière dans des distributeurs automatiques[1].

Revenons donc à notre vidéo, tournée avant le rejet du plan mais déjà pleine de déception (on s’imagine la gueule de bois ce matin !).

Tout commence avec quelques données. 12% des Belges consomment quotidiennement de l’alcool, 8% de la population présente une surconsommation alcoolique, on boit 11 verres de boisson alcoolisée par semaine en moyenne, 12% des jeunes de 15 à 24 s’adonnent au binge drinking (hyperalcoolisation), « des chiffres interpellant », selon l’intervieweur, qui ajoute que c’est pour cette raison que le gouvernement a mis en place un plan alcool. Contextualisons donc, travail de base du journaliste.

Selon l’Institut Scientifique de Santé Publique, le nombre de consommateur quotidien a augmenté (on est passé de 9 à 12%) entre 2004 et 2008. Mais le fait de boire tous les jours n’est pas problématique en terme de santé : c’est la quantité qui importe. Et là, le chiffre reste stable, à 11 verres par semaine. Or, et ça, on se garde bien de le souligner, l’OMS considère qu’une consommation est risquée au-delà de 14 verres par semaine pour les femmes et  21 pour les hommes. On est donc largement sous ce seuil. 8% de la population surconsomme. Est-ce beaucoup ? Je ne sais pas. Par contre, ce chiffre a diminué (légèrement) entre 2001 et 2008. Par ailleurs, entre 1983, dernière année d’application de la loi Vandervelde qui interdisait, notamment, la vente de spiritueux au-delà de 22° dans les cafés, et 2008, la consommation globale d’alcool pur a diminué de… 20%. La seule donnée difficile à comparer concerne l’hyperalcoolisation[2] fréquente (une fois par semaine ou plus) des jeunes, mesurée pour la première fois en 2008.

 
(c) Hergé, au cas où...
(c) Hergé, au cas où...
 

Autrement dit, des quatre chiffres proposés par l’intervieweur, trois n’ont pas de quoi nous interpeller et deux peuvent même nous réjouir. Mais il n’y a pas que l’interprétation des chiffres qui pose problème. Pour preuve (8 min 25 dans la vidéo), l’intervieweur demande à sa collègue Elodie Globie de définir la notion d’usage nocif de l’alcool. Elle ne sait pas, mais nous dit que ça concerne 8% de la population. L’intervieweur vient à la rescousse de la journaliste embarrassée et donne les chiffres OMS de consommation risquée. Gros souci : ils confondent deux concepts. Celui de risque est chiffré, pas celui de nocivité. En effet, la nocivité est liée à la notion de dommages induits par la consommation en l’absence de dépendance et varie donc d’un individu à un autre. En d’autres termes, l’usage nocif concerne bien moins de 8% de la population…

Au-delà de la connaissance du dossier, ce qui frappe dans cette vidéo c’est qu’un seul nom, une seule source revient en permanence : l’asbl Univers Santé et son directeur Martin De Duve. Pour situer, De Duve voudrait qu’on interdise la publicité pour l’alcool[3]La publicité entrave tout autant notre liberté par sa force contraignante à nous faire surconsommer», nous dit-il, en grand scientifique). En fait, tant sur le domaine de la publicité que dans les comparaisons avec le tabac ou dans le discours sur la catastrophe que représente déjà l’allégement du plan initial, les journalistes du Soir semblent strictement adhérer aux positions de De Duve. Quand Le Soir titre « Un plan alcool (…) qui ne convainc personne », ‘personne’ a donc un nom. Comme si le journalisme était devenu une question de choix de camp (et vous comprenez aisément qu’entre lobby brassicole et santé, le choix est facile pour ceux qui pensent bien).

La consommation d’alcool pose, dans un certain nombre de cas, problème. Notamment chez les jeunes[4]. Les journalistes ont leur rôle à jouer mais pour un débat intelligent, il faudrait éviter de faire le perroquet, bosser un peu plus ses chiffres et connaître son dossier. Une suggestion? Arrêter de considérer que les politiques sur l’alcool ne sont que des questions de santé. Il y a toujours des frictions avec les libertés publiques. Il est grand temps de dépasser le clivage hygiénistes / lobbys de l’alcool et de se demander si le citoyen, en plus de libre, n’est pas aussi responsable[5]. Nous ne sommes plus au XIXe siècle et, globalement, les nouvelles sont encourageantes. Il n'y a donc pas que les buveurs (jeunes ou pas) qui feraient bien de se modérer. D'autant plus que si qui a bu boira, qui a interdit interdira.

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1.L’Open VLD souhaite une application des règles existantes selon lesquelles ces distributeurs doivent être équipés d’un lecteur de carte d’identité. Ses partenaires ne veulent pas renégocier l’accord.

2.L’hyperalcoolisme, c’est boire 6 verres ou plus en une seule occasion (occasion n’est pas défini : pas de différence entre boire autant en deux heures en sortant de l’école ou de 20h à 4h du mat’ lors d’une longue sortie ?). Pour l’OMS, il y a risque à partir de plus de 4 verres en une seule occasion.

3.La France a déjà essayé, avec la loi Evin en 1991. Selon ses supporteurs, ça marche : diminution de la consommation entre 1991 et 2011 de près de 20% (on est passé de 15,8 litres d’alcool pur par personne et par an à 12,6). Curieusement, si on prend la fourchette 1971-1990, soit les vingt années qui précèdent l’adoption de la loi, nous passons de 20,6 litres à 16 litres, c’est à dire une diminution de plus de 22%. La loi fonctionne ou est-ce le prolongement d’une tendance de longue date ?

4. Même si, c'est étrange, l'ASBL dirigée par De Duve souligne qu'ils ne sont pas vraiment des petits idiots à la merci de la pub des méchantes marques: "Le niveau de connaissance des étudiants quant à l’alcoolisme, ses effets et ses conséquences, est assez élevé et augmente avec l’âge" et "le milieu d’apprentissage serait plutôt le groupe de copains ou l’Université".

5. Depuis janvier 2010, on ne peut plus servir d’alcool de plus de 0,5% d’alcool à des jeunes de moins de 16 ans. Même les parents sont susceptibles d'être concernés par la loi. Terminée donc l’initiation responsable au plaisir du vin (dilué à l’eau, par exemple)?

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.



Bois, c'est du belge

La Belgique n’est pas vraiment une terre de cocktail. Bruxelles a vingt ans de retard sur les autres capitales européennes : l’art du mélange y est toujours celui pratiqué – souvent de façon assez conservatrice ou privilégiant le long drink et le sucré – dans des grands hôtels où diversité, convivialité et décontraction ne sont pas nécessairement de mise. Il y a de nombreuses raisons à cela, et notre excellente bière, relativement bon marché, explique sans doute à elle seule bien des choses (imaginez-vous en parisien : entre une 1664 à 5 euros ou un excellent cocktail à 12, quitte à claquer du pognon, autant bien boire). Il y a bien sûr de chouettes choses qui mijotent à Anvers (NINE, The Glorious), Gand (Jiggers, Café Theatre), ou Blankenberge (L'apéreau), et même dans notre capitale (Hortense, à qui il faut donner du temps). Peut-être le nouvel âge d’or du cocktail nous atteindra-t-il ?

Petit à petit, les choses vont un peu mieux, mais on est encore loin d’un passé un poil plus glorieux. Si le cocktail est sans doute arrivé en Belgique à la même époque que dans le reste de l’Europe (seconde moitié du XIXe, grâce aux expositions universelles), à ma connaissance personne n’a pris le temps de faire des recherches pour le déterminer avec exactitude. En tout cas, des années 1920 jusqu’aux sixties, on trouvait de quoi épancher sa soif avec élégance, comme le prouve les quatre personnes, livres ou moments qui suivent.

1) Robert Vermeire

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Vermeire est sans aucun doute le plus grand barman belge de l’histoire. A la fin de la première guerre mondiale, il travaille d’abord au Casino de Nice puis dans les établissements les plus prestigieux de Londres : le Royal Automobile Club, le Criterion, l’Embassy Club. En 1922, il publie la première édition de « Cocktails, How to mix them », dans lequel on retrouve la première recette du Sidecar. C’est un volume particulièrement précieux pour les historiens car Vermeire y précise autant que faire se peut le créateur du cocktail.  Destiné à l’amateur, il en vendra des dizaines de milliers d’exemplaire. Peu après, il rentre en Belgique et ouvre à Knokke le Robert’s, un établissement qui attirera la bonne société bruxelloise mais aussi… anglaise. Ce bar contribuera au succès grandissant de la station balnéaire. A la fin des années 30, peu avant la guerre, Vermeire publie une version française de son livre, « L’art du cocktail ».

2) Le Métropole

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Installé place de Brouckère depuis 1895, l’hôtel Métropole a un des plus beaux bars de Bruxelles. Malheureusement, la seule boisson mélangée à commander sans trop de crainte est un Picon Bière à prix prohibitif que même sa terrasse ne parvient pas à justifier (la vue y étant d’une saisissante laideur). Il n’en a pas toujours été ainsi. On dit qu’un des cocktails les plus célèbres y est né en 1949. C’est cette année là que Gustave Tops, le chef de bar, y inventa le Black Russian pour l’ambassadrice des Etats-Unis au Luxembourg, sans doute de passage à Bruxelles pour ne pas mourir d’ennui au Grand-Duché. Ni le Black Russian ni sa variation de blanc vêtue, n’en déplaise au Dude, ne nous séduit mais là n’est pas la question.

3) Emile Bauwens

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En 1949 toujours, Emile Bauwens publie son « Livre de cocktails ». C’est un ouvrage très demandé aujourd’hui mais pas vraiment pour les recettes : la préface est de Raymond Queneau et les illustrations sont signées Félix Labisse. Les nombreux amateurs de ces deux artistes assurent les prix élevés de ce qu’il reste des 2175 exemplaires de la première édition. Peu d’information sont disponibles sur Emile Bauwens, si ce n’est qu’il était Premier Barman au Saint-James de Bruxelles. Je n’ai pas pu localiser cet établissement, disparu depuis belle lurette.

4) Tendrissimo

Quand Jerzy Skolimowski débarque à Bruxelles en 1967 pour filmer « Le départ », son premier film de l’autre côté du rideau de fer, on peut encore aller boire des cocktails à Bruxelles. C’est ce que fait Jean-Pierre Léaud alors qu’il attend Jacqueline Bir, ‘cougar’ avant l’heure (non seulement parce que ce mot n’était pas encore d’usage mais aussi parce qu’elle n’avait que 33 ans). Le Tendrissimo qu’il commande doit être le premier pas sur sa route de gigolo. Faux départ, bien sûr.

Et depuis ?

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.