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Jamie Boudreau

Orgie Angostura (et d'autres choses difficiles à avaler)

En des temps plus innocents, il suffisait peut-être, pour affirmer la grande sophistication de son palais, de dire « oh, tu sais, les cocktails avec du St Germain ou de la Chartreuse, c’est un peu comme tout asperger de ketchup ou se rouler dans une cave avec des moines libidineux ; j’en prépare parce que mes clients aiment ça mais moi, ce que je préfère, c’est un Punt e Mes sur glace en apéro et surtout un Fernet Branca après le repas ». Sans clients mais non dépourvu d’ambition, j’ai donc été à deux doigts de jeter toutes mes autres bouteilles par la fenêtre (le silence se serait tout d’un coup fait sur la plaine de jeu juste en-dessous). Telle extrémité, je n’ai atteint. Je me suis quand même mis au Fernet et je dois bien avouer, la queue entre les jambes, que le premier verre, je l’ai recraché dans l’évier. Mais bon, après des mois d’entraînement, je vous descends une bouteille d’un trait s’il le faut vraiment. Pas de bol pour moi : Fernet is out, (non-potable) bitters are in. Eh ouais, tandis que je m’essayais à l’amaro italien, une révolution : de nouveaux bitters débarquent par dizaine ; Angostura, Regan et Peychaud n’ont plus le monopole. Conséquence ? Tous les backbars sont remplis de petites bouteilles dont personne ne sait vraiment que faire. Comment les vider ? C’est très simple et je vous donnais la réponse l’autre jour : utiliser ces choses non plus en traits mais bien en cl. Ou comment utiliser votre bouteille d’Angostura en deux jours. Voilà qui fait peur, mais comme je n’ai peur de rien de plus de 14°, eh bien…

Commençons par une création de Jamie Boudreau, déjà largement responsable de la popularisation du Picon et du Fernet. L’idée est simple : un Collins peut se faire avec à peu près n’importe quel alcool, pourquoi ne pas utiliser de l’Angostura. Hein, pourquoi pas ?

Aromatic Collins

  • 3 cl de jus de citron
  • 3 cl de sirop simple
  • 3 cl de bitters aromatiques (Angostura, Fee Brothers, …)
  • Soda

Verser le jus et le sirop dans un shaker, ajouter la glace, agiter efficacement, servir dans un verre collins rempli de glaçons. A l’aide d’une cuillère, verser lentement les bitters de sorte que le liquide flotte sur le mélange jus / sirop. Remplir le verre avec le soda. Garnir d’un zest de citron. C’est joli quand c’est servi, mais pour le boire mieux vaut bien mélanger avant…

Alors, évidemment, avec cette quantité de bitters on se dit : amer. C’est vrai. L’Aromatic Collins n’est pas fait pour tout le monde. Mais c’est surtout étonnamment rafraîchissant, trop facile à boire. L’Angostura est bien sûr présent, on note un goût prononcé de cardamome et de girofle. Curieux, intéressant ? Oui. A répéter ? Moins évident.

Passons ensuite au Sawyer (non, amis lettrés, rien à voir avec Tom) de Don Lee, ex PDT.

  • 4 cl de gin (un truc qui a du punch, svp)
  • 1 cl de jus de citron vert
  • 1 cl de sirop simple
  • 14 traits d’Angostura
  • 7 traits de Peychaud’s
  • 7 traits de bitters d’orange

Le tout sur glace dans un shaker, agiter bien bien bien et puis servir dans une coupette bien fraîche.

Eh ouais, 28 traits de bitters. On devrait être au centilitre et demi, soit deux fois moins que dans le précédent mais quand même. On dirait qu’on a ajouté une louche de Campari à un Gimlet. L’orange est étonnamment présente, le Peychaud’s plus discret. Petit à petit, c’est les notes herbales qui prennent le dessus. La forte amertume n’est pas dérangeante – pour autant qu’on supporte le Campari – et ça reste équilibré ; ce n’est tout de même pas un merveilleux cocktail. Pour ça, il nous reste les deux suivants.

Le No Contest, quant à lui, nous vient de Chicago, c’est un cocktail « tiki » inventé par Paul McGee du Whistler.

  • 4 cl de Smith & Cross (ou autre rhum industriel)
  • 4 cl de Porto
  • 3 cl de jus de citron vert
  • 3 cl de sirop simple
  • 1 cl d’Angostura
  • 1 cl de Peychaud’s

Le tout sur glace dans un shaker, agiter bien et fort, verser dans un verre tiki rempli de glace pilée.

La première sensation rappelle un Glühwein glacé qui serait miraculeusement bon : le Porto domine légèrement, splendidement rehaussé par les bitters. Ensuite, on se rend vite compte que le rhum fournit en quelque sorte une épine dorsale sans laquelle tout s’écroulerait (et le Smith & Cross est tellement particulier qu’on se demande ce qui pourrait fonctionner aussi bien…). Des épices, c’est la girofle qui ressort le plus. Le citron vert et le sucre garantissent l’équilibre d’un très beau cocktail au final amer mais pas tant que ça.

Enfin, pour terminer, le clou de la journée, le bouquet final : le Trinidad Sour. Inventé aux Etats-Unis par Giuseppe González, je l’ai découvert au Cabrera à Madrid, dans une version modifiée. La recette originale, que vous trouverez ici, belle, complexe mais il me semble que la madrilène est plus équilibrée.

  • 4 cl d’Orgeat
  • 4 cl de Rye
  • 2 cl de jus de citron
  • 2 cl d’Angostura

Le tout sur glace dans un shaker, agiter énergiquement mais élégamment, servir dans une jolie coupette bien froide.

Et voilà, un de ces cocktails qu’on a envie de boire toute la nuit et même le matin suivant en se levant avec un terrible mal de crâne (après tout, les bitters, des médicaments, non ?). On pourra toujours dire qu’en mettant autant d’orgeat que de citron et d’Angostura combinés, on triche un peu. Effectivement. L’orgeat, c’est en quelque sorte l’augmentation d’impôt pour contrebalancer certains effets de l’austérité. Ouais, c’est comme ça qu’on sort de la crise (des fois ou de foie ?). Bref. Personne ne peut en tout cas résister à ce cocktail très gourmand, où le citron se mélange à la cannelle, aux clous de girofle, à l’amande et au seigle. Absolument magnifique.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

*

François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.



Cocktail Networks

Nous avons un invité! Notre ami Lazare n'est pas seulement un de mes complices littéraires du Fric Frac Club, c'est aussi un véritable afficionado de l'alcool. Ces temps-ci, il est fort occupé par le projet de librairie / bar à vins / bar à cocktails qu’il veut ouvrir dans une capitale régionale de France. Pour compléter sa formation autodidacte, il passe visiblement beaucoup de temps sur internet et a décidé de venir nous causer vidéos. Je signe tous les commentaires en fin d’articles – je n’allais quand même pas lui laisser le champ libre.

-- FM

En attendant d'ouvrir mon petit bar à moi, qui sera sans doute ce que l'on trouvera de mieux dans les environs d'Europa Park, il arrive que je me retrouve, souvent sur les coups de 15 heures, dans un état de flottaison plus ou moins agréable après avoir testé toutes les possibilités que pouvaient offrir une bouteille de vieux rhum, un fond de tabasco, deux canettes de Canada Dry & une vieille compile de Mulatu Astatke. Lorsque je vivais à la montagne la vie était dure, aussi je me faisais toujours un devoir de ne boire que des Caribbean Mule histoire de me donner du courage.

Aujourd'hui que je partage mon temps entre Marseille & Strasbourg j'évite tout ce qui est à base d'anis, parce que c'est dégueux(1), & tout ce que le monde du schnaps compte comme dérivé parce que, quoiqu'on en dise, le schnaps c'est fait pour se laver les dents & désinfecter les plaies par balles. Ce qui se passe aujourd'hui c'est que je fais un peu plus attention à ce que je bois, aujourd'hui je prends mon temps, je mesure mes doses avec précision. Aujourd'hui je prépare l'avenir : je fais dans le professionnel.

Plusieurs de mes amis, je leur ai posé la question, ne boivent jamais de cocktails lorsqu'ils sortent & ce pour deux raisons principales - plus une troisième un peu bancale. La première raison de ce manque d'intérêt c'est que boire des cocktails est un passe-temps plutôt onéreux. Que ce soit à la maison (faut quand même s'acheter un max de matos sans parler des alcools, liqueurs & autres bitters) ou dans un bar (buvez deux verres & le budget de la soirée risque de vite flancher) il faut avoir le porte monnaie bien plein. La deuxième raison c'est que, sorti des établissements spécialisés, la plupart des barmans ne savent pas faire le moindre cocktail. Lorsque que ça n'est tout simplement pas un étudiant qui travaille après les cours pour payer ses crayons les mecs ne connaissent ni les ingrédients, ni les doses & encore moins l'histoire des boissons qui sont pourtant sur leurs cartes. On m'a déjà servi un Dry Martini en mélangeant du Martini blanc avec du Schweppes(2)... bon. Ça fait beaucoup si vous devez payer 8€ un tel scandale. La troisième raison (elle touche presque 80% des gens qui sont allés en vacances à la Grande-Motte) c'est qu'il y a tout un imaginaire kitsch autour du cocktail, fait de verres bleu turquoise couverts d'ananas & de parasols en papier crépon, qui pousse la plupart des gens à se rabattre sur une bonne vieille bière. Le curaçao bleu, c'est prouvé, a fait beaucoup, beaucoup de mal à la profession. Oui mais voilà, tombez sur un gars qui touche sa bille, prenez le temps de vous intéresser aux recettes des principaux drinks connus & vous verrez que tout-d'un-coup-patatras! un nouvel univers s'ouvre à vous. Dès lors il existe plusieurs moyens de devenir un pro du shaker. Se farcir tous les bouquins écrits sur le sujet, ce qui est très fastidieux(3). On peu aussi se payer un stage no limit au Harry's Bar pour voir « comment on fait » en ignorant les appels incessants de son banquier. Mais la plus facile & la plus ludique des manières reste encore de mater les vidéos qui circulent sur le net. Le choix est immense même si le monde du cocktail est avant tout une affaire d'anglo-saxons. Alors je ne vais par faire le tour du monde de la spécialité parce qu'il y en a vraiment beaucoup, du globe trotter Oh Gosh! aux milliers d'anonymes qui se filment chaque fois qu'ils prennent l'apéro. Arrêtons-nous plutôt sur trois systèmes philosophiques bien distincts de la mixologie, trois façons de vivre, de faire un cocktail, trois façons de voir le monde à travers les glaçons. Dis-moi ce que tu regardes je te dirais quel buveur tu es...

Mon premier est un Canadien émigré à Seattle dans les 90's, où il est devenu la coqueluche des comptoirs. Technique? Épater le bourgeois en faisant flamber ses Aviation. Infuser des bourbons au gras de bacon. Ce qui est intéressant chez Jamie Boudreau ça n'est pas le fait qu'étant d'origine francophone il est incapable de prononcer correctement des noms comme Crème Yvette (« crimivite »), Saint-Germain (« santdjeumine ») ou Liqueur Royale de Chambord (« tchainbeur ») – à remarquer au passage que toutes ces marques du patrimoine liquoreux français ont une façade commerciale quasi exclusivement américaine(4)... Bref! – non, ce qui est intéressant avec Boudreau c'est qu'il incarne le retour élégant & historique de la mixologie tout en réinventant ses classiques de la main gauche. Boudreau c'est la génération de ces nouveaux bartenders au taquet qui bossent comme de véritables chefs étoilés, le genre qui officient au Milk & Honey ou au Death And Co & qui vénèrent Jerry Thomas(5) comme Dieu le Père. Regarder Boudreau faire son Proper Martini Service c'est voir un gars qui est à sa place pour faire ce qu'il fait de mieux avec du matos en or massif. Tout est beau, de la cuillère à mélanger torsadée aux petites fioles dans lesquelles il met ses bitters & ses sirops maisons. Boudreau n'utilise que des produits frais & des alcools nobles. Pas de tequila San José, pas de Jim Beam. La bouteille la moins chère que vous le verrez prendre en main sera un gallon de Maker's Mark. L'expérience de la réussite : pierres de taille en fond, bois sombres, lumières chaleureuses & tamisées, bouteilles ambrées, chemise à rayures & gilet... tout est à sa place, tout est parfait & il est à parier que si on devait passer le reste de nos jours accoudé à un comptoir on aimerait bien que ça soit Boudreau qui le tienne.


Mon second est Robert Hess. Hébergé par Small Screen Network tout comme Jamie Boudreau Hess est la caution canal historique du cocktail 2.0. « Evangéliste » chez Microsoft (ah ah ah!) le vieux Bob à qui on la fait pas tient son bar comme mon pépé sa collec' de confitures. Des étiquettes partout, des étagères avec les dates dessus & gare à celui qui ne referme pas bien les bouteilles. Robert Hess c'est un peu notre tonton préféré qui, depuis qui l'est à la retraite, passe toute sa pension dans sa nouvelle obsession : inviter ses amis & ceux de sa femme pour leur faire des cocktails toute la soirée(6). Co-fondateur du Museum of the American Cocktail à Las Vegas, auteur d'une somme sur le sujet, ami du légendaire Chris McMillan, l'homme qui murmure aux oreilles des mint julep, tonton Hess peut paraître tout frêle avec sa chemise de bowling sur laquelle est brodé « Drink Boy »(7), il est à son affaire derrière un comptoir. Ses vidéos sont ultra surannées & c'est touchant au possible quand il verse son three quater once de bourbon la main tremblante & qu'on l'entend respirer très fort dans son micro. Ceci dit, la botte magique de Hess c'est qu'il connaît tout sur le bout des doigts & chacun de ses cocktails respecte au millilitre prêt la recette historique(8). Une énorme source d'inspiration & d'apprentissage sans fin même si, contrairement à Boudreau, Hess semble mortel.


Mon dernier est sans doute aussi mon préféré(9) : Derrik Shommer, le gars next door (le nom de son site s'appelle à juste titre Everyday Drinkers), le geek de la bibine qui fait des common man cocktails en caleçon, des cocktails ayant pour nom le Kryptonit Cocktail, l'Incredible Hulk ou le Bazooka Joe envoyés via Youtube par d'illustres inconnus & que Shommer teste en direct. C'est vert pomme fluo, rose malabar, c'est du grand n'importe quoi mais on s'en fout parce que c'est Ricky le gars le plus tranquille que le monde de la mixologie ait jamais vu. La plupart des bartenders du monde doivent se foutre de sa gueule mais ce type fait du bien à voir. Shommer achète ses bouteilles au supermarché parce qu'il sait très bien qu'il ne tiendra jamais la route en se fournissant chez un caviste où le Kahlua passe de 14 à 24€. Du coup, si il devait faire un truc aussi classique & pompeux qu'un Dry Martini, ce qu'il ne fera jamais, il utilisera sans doute du Gordon’s premier prix... & alors? On est combien à pouvoir vider une bouteille d'Hendricks tous les week-end? Il est bordélique &, une fois sur deux, n'arrive jamais a ouvrir ses bouteilles? & alors? Mal fagoté? Il passe son temps à faire la bazarette avec sa femme/sœur/mère qui tient la caméra & on l'a vu utiliser du Malibu à plusieurs reprises sans trembler une seconde? Sainte Merde, on s'en fout! Ce type est ce qui se fait de plus sympathique sur le net. Il ressemble au Barnes la Tendresse de Richard Hugo, un gars qu'on ne connaît même pas mais avec qui on passerait bien la soirée à discuter devant une bonne centaine de verres vides &, entre nous, que demande le peuple(10)?

-- Lazare Bruyant

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(1) Dieu protège l'absinthe et les bitters Peychaud's (2) Quant à moi, on m'a déjà renvoyé un Dry Martini car l'invitée s'attendait à du Martini Bianco avec du Schweppes... (3) Mais non, il n'y a rien de mieux que les bouquins... (4) Il suffit de lire la mini brochure qui accompagne la bouteille de St-Germain, ainsi que le site de la marque: ça se lit comme du français mal traduit de l'américain. (5) Harry Johnson et David Embury! (6) La vérité, c'est qu'on voudrait tous être Robert Hess: un boulot qui paye ET qui laisse le temps de s'amuser avec des cocktails aux quatre coins du monde. L'immense bar dans lequel il tourne ses vidéos, c'est chez lui. We all want to be Microsoft evangelists. (7) Drinkboy... Dans les premières années du Net, combien de LoverBoy ou SexyGal n'avons-nous pas vu sur les chats IRC? Rien qu'avec son surnom, Robert Hess prouve qu'il était là avant que le cocktail redevienne cool. (8) Notre ami Lazare sous-estime quand même le travail d'adaptation du bon Robert. (9) Notez le "mon": l'invité est totalement responsable de ses propos, libre à moi de m'en désolidariser! (10) Rien de plus, c'est vrai.

-- FM

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.



Chartreuse: Rubicon et Beuser & Angus Special

Même le plus enragé des athées de combat devrait reconnaitre que la vie en monastère, abbaye, couvent a du bon : bières d’abbaye, trappistes et un nombre incalculable de liqueurs y virent le jour. Il fallait bien rendre la vie plus douce… Une des plus célèbre bibines religieusement ordonnées est sans aucun doute la chartreuses, produite par – qui l’eut cru – les moines chartreux. Fondé en 1084 dans le massif de… la Chartreuse en Isère, l’ordre détiendrait depuis 1605 (selon l’omniscient wiki) un « mystérieux » manuscrit cédé par le maréchal d’Estrées où figure la formule d’un Elixir de longue vie. De cet Elixir – toujours produit aujourd’hui (Elixir végétal de la Grande Chartreuses) –, ils auraient dérivé le digestif que tout le monde connait. Les moines chartreux ont connu quelques difficultés : la révolution française, évidemment, et puis une interdiction en 1903 qui les force à s’installer à Tarragone, en Espagne, où ils reprennent la distillation tandis que l’État français essaie tant bien que mal de mettre en route un projet concurrent. Après la seconde guerre mondiale, les chartreux reviennent en France et, en 1989, cessent de distiller à Tarragone. La production est aujourd’hui confiée à une entreprise laïque installée à Voiron.

Il y a de nos jours deux types de chartreuse : la verte (commercialisée en 1764) et la jaune (en 1838). Selon notre ami Charles H. Baker Jr., la verte est plus forte, plus relevée alors que la jaune, plus légère,  est plus aromatique. Disons surtout que la verte est plus médicinale et que la jaune est une bonne alternative pour ceux qui n’aiment pas trop les liqueurs à base d’herbes. Il s’agit d’un ingrédient essentiel des cocktails classiques. Baker recommande d’ailleurs de faire « flotter »  sur de nombreux cocktails le contenu d’une cuillère de chartreuse jaune. Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une très bonne idée. Par contre, les recettes qui exigent réellement une goutte ou plus de chartreuse sont souvent excellentes : le Last Word est un superbe exemple.

Je vous raconte tout ça simplement parce que je me suis rendu ce vendredi au Belmondo, un bar madrilène qui, à peine lancé, est déjà en train de ses construire une très belle réputation, et que j’ai pu y essayer un excellent cocktail mettant fort bien en évidence les caractéristiques de la chartreuse verte. Je n’ai pas pu voir comment il était préparé – il y avait beaucoup de monde – mais on m’a laissé entendre qu’il s’agissait d’une variation sur le Rubicon, une création du mixologiste canadien Jamie Boudreau.

* Un brin de romarin * ½ oz de Chartreuse verte * 2 oz Gin (Plymouth ) *  ½ oz de Maraschino * ½ oz de jus de citron

Placer le romarin dans le fond d’un verre type old-fashioned, ajouter la chartreuse et laisser reposer. Dans un shaker rempli de glaçons, mettre le reste des ingrédients. Agiter une dizaine de seconde. Flamber la chartreuse pendant quelques secondes et s’assurer que la chartreuse en flamme entre en contact avec l’entièreté du brin de romarin – ne pas laisser celui-ci brûler. Verser le contenu du shaker dans le verre – la flamme va s’éteindre et une fumée blanche se dégager. Ajouter de la glace pilée. Garnir avec du romarin.

L’idée de Boudreau en flambant la chartreuse est de diminuer l’impact de l’alcool et de permettre aux saveurs herbacées de se faire un peu plus remarquer. En cuisant, le romarin dégage aussi plus d’arômes.

La version bricolée à la maison était fort bonne mais prouve la différence avec la version des pros : je n’ai sans doute pas assez « cuit » le romarin qui ressortait donc trop peu. Ceci mis à part, la combinaison maraschino / chartreuse est toujours gagnante et le gin Plymouth est assez robuste pour s’imposer quand même et se faire remarquer – si vous n’avez pas de Plymouth, un London Dry aux fortes notes de genévrier conviendra parfaitement. Le Rubicon est vraiment un beau cocktail, aromatique, herbacé et rafraichissant. Et si c’est un vrai pro qui vous le prépare : encore mieux.

*

Ma rencontre avec le Rubicon m’a rappelé un autre cocktail, créé par Gonçalo de Sousa Monteiro : le Beuser & Angus Special. Il s’agit d’un Chartreuse sour où la liqueur verte de nos amis les moines rencontre encore une fois le maraschino. Mais cette fois-ci, pas de gin : c’est la chartreuse qui règne en maître.

* 50 ml de Chartreuse verte * 20 ml de jus de citron vert * 15 ml de Maraschino * ½ cuillère à bar de sucre * le blanc d’un œuf

Placer tous les ingrédients dans un shaker et agiter fort. Remplir de glaçons et agiter fort. Verser dans un verre type old-fashioned rempli de glace pilée. Ajouter cinq traits d’eau de fleur d’oranger.

Pas doute : c’est une véritable fête à la chartreuse. Avec 5 cl, c’est évident qu’elle va dominer. Ceci dit, il se passe d’autres choses dans notre verre : le Maraschino joue au parfait petit-ami de la chartreuse ; le citron vert calme un peu les ardeurs du (plus trop) jeune couple ; le blanc d’œuf donne à l’ensemble un blanc plus tout à fait virginal (pensez jade très, très clair). Jay Hepburn, chez qui nous avons piqué la recette, concluait de la sorte « special indeed ». Indeed. Le seul pinaillage – et il est sans doute imputable à mon dosage ou aux propriétés du produit que j’ai utilisé –, c’est que l’eau de fleur d’oranger  donne certes du parfum lorsque le nez s’approche du verre mais, au final, a des difficultés à se faire remarquer lorsque vous ingérez la potion…

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.